‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 128 sur 194 · MADAME BAZAINE ET LE DUC DELCHINGEN · texte numérisé non relu

MADAME BAZAINE ET LE DUC DELCHINGEN

elle comme avec une gamine, s'amusant à lui pincer le menton, à la coiffer de son fameux képi sans visière, ou en faisant sauter, pour elle, son caniche sur des files de chaises, quelquefois même esquissant, après dîner, un tour de valse avec elle aux accents des cuivres d'une musique militaire. En même temps, le général Pélissier, confiant dans la vigueur du général Bazaine, lui donnait souvent l'occasion de se distinguer et aussi de se faire tuer. C'est ainsi qu'il eut le commandement de l'attaque du cimetière; que, Sébastopol pris, il en fut nommé gouverneur, et qu'il eut, à la fin de 1855, le commandement en chef des troupes alliées de l'expédition de Kimburn. Tout le temps de cette opération éloignée, le maréchal Pélissier ne manqua pas un seul jour d'aller rendre visite à Mme Bazaine, demeurée seule à sa baraque : vers trois heures, il montait dans le grand carrosse aux formes antiques et ridicules, raccommodé de toutes pièces, que l'on avait pris au prince Menschikoff, la seule voiture existant sur le plateau de Ghersonnèse, et, traîné par quatre chevaux d'artillerie, il traversait le camp, où tous les soldats le voyaient passer.

La guerre finie, Mme Bazaine vint à Paris avec son mari et fut présentée aux Tuileries et dans différents salons.

Sa situation était difficile; car quelques mauvaises langues avaient parlé de son origine, et la réputation que lui avait faite l'article de Guvillier-Fleury risquait de s'amoindrir, et même de disparaître tout à fait, quand on la verrait. Au contraire, sa beauté, son tact et son amabilité naturelle la firent de suite apprécier et aimer partout où elle alla dans la capitale .

A Paris, les salons sont éclectiques et l'on y accueille facilement les étrangers sans que leur origine soit connue. En province, au contraire, la société est souvent très difficile. Or, s'il est une ville où les salons soient fermés, et où l'on pousse la pruderie jusqu'à l'exagération, à coup sur, c'est Bourges et c'est à Bourges que le général Bazaine fut envoyé en remplacement du duc de Mortemart. Avant son arrivée déjà, les personnes les mieux posées de la ville s'étaient inquiété de savoir qui était la femme du nouveau général, et l'on pense si l'accueil que reçut Mme Bazaine dut être empreint de fraîcheur. Cependant quelque revêches et imbues de leurs vertus que fussent les personnalités les plus saillantes de la société, Mme Bazaine parvint en peu de temps à en avoir raison, et certes ce fut une preuve indéniable de son habileté et de sa finesse.

Étant entrée en relation officielle avec le cardinal Du Pont, archevêque de Bourges, elle trouva moyen de lui plaire par son amabilité, puis de le gagner tout à fait en l'engageant à fonder une confrérie de la Vierge, comme il en existait au Sacré-Cœur de Marseille, et à inviter à en faire partie toutes les jeunes filles des familles les plus aristocratiques de la ville. Cette idée séduisit le cardinal et l'archiprêtre de la cathédrale qui se mirent à l'œuvre et bientôt les membres de la confrérie se réunirent certains jours à la cathédrale pour y chanter des cantiques aux accents de l'orgue que tenait Mme Bazaine. En peu de temps, la société qui l'avait boudée, voyant en elle une mère de l'Église qui édifiait les personnes les plus religieuses par sa tenue réservée et que choyait le cardinal, considéra comme des calomnies tout ce qui avait été dit sur ses origines,

MADAME BAZAINE ET LE CARDINAL DU PONT 2*Ki

et affirma désormais qu'élevée au Sacré-Cœur elle était la fille d'un général espagnol tué dans la guerre civile. Ainsi grâce à un sourire, à quelques minauderies et à son talent musical, elle avait entièrement retourné et conquis tout le monde.

Quant au général Bazaine, il passait pour le chef le plus vigoureux de l'armée; et lorsque l'on commença à penser à la guerre d'Italie, il fut désigné pour commander l' avant-garde.

Dans cette guerre, on vit surtout le courage des chefs et des soldats, et l'on ne s'occupa pas de leur façon de faire la guerre; peut-être, en y regardant de plus près, eût-on commencé à avoir des doutes sur les talents du général Bazaine.

A Montebello, il demeura immobile à quelques kilomètres du combat; à Solferino, il lança son infanterie contre le mur du cimetière sans l'avoir canonné, si bien que ses troupes furent six fois de suite repoussées, et, sans le lieutenant d'artillerie de Novion qui, de lui-même, fit une brèche par où les soldats du général Bazaine passèrent, il est probable qu'ils auraient été indéfiniment arrêtés par cet obstacle.

Trois ans après a lieu l'expédition du Mexique : on met le siège devant Puebla et on attaque les quartiers ou cadres, un par un; besogne fastidieuse dont on ne voit point la fin. L'armée s'énerve : le dégoût et la critique commencent, il faut aviser. Dans le conseil, le général Bazaine propose d'anéantir d'abord l'armée de secours, puis après avoir de ce fait réduit la ville à ses propres ressources, d'abandonner les attaques des cadres, et de porter tous nos efforts sur l'ouvrage ex té-

rieur de Totimehuacan qui domine Puebla : lorsqu'on l'aura pris, la ville sera obligée de capituler.

Le général Forey, commandant en chef, adopte ses propositions et lui en confie l'exécution. Il part le soir du 7 mai 1863, marche toute la nuit avec 3,500 hommes et arrive au petit jour devant la position de San Lorenzo où est retranchée l'armée mexicaine de secours; il déploie sa colonne et fait aborder les retranchements l'arme sur l'épaule : l'ennemi, attaqué à la baïonnette, s'enfuit laissant 800 morts, 1,000 prisonniers, 3 drapeaux et ses canons. L'armée de secours n'existait plus.

De retour, le 12 mai, il commençait l'attaque de Totimehuacan : le 16, Puebla se rendait.

Dans toute l'armée on le proclamait un vrai général, et cette opinion, traversant les mers, s'accréditait en France; aussi, lorsque le maréchal Forey revient, c'est lui qui le remplace avec la mission de conquérir l'immense territoire du Mexique, de le pacifier, de l'administrer, et en 1864 il est nommé maréchal de France.

Aventurier, condottiere, les circonstances lui ont été favorables, a-t-on dit. Soit, mais l'enfant abandonné de 1811, le garçon épicier de 1831, le paria de la société auquel la famille de son père veut même retirer le droit de porter son nom, n'a pas pu arriver, à cinquante-trois ans, à être maréchal de France s'il n'a pas fait preuve de grandes qualités, et déployé une énergie et une constance extraordinaires. Son calme dans les plus grands dangers comme dans les circonstances les plus décisives ne l'abandonne jamais, ni non plus sa lucidité. Sa mémoire est prodigieuse. Au Mexique, alors que l'armée est dispersée sur un terri-

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