‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 129 sur 194 · BAZAINE GAGNE LA BATAILLE DE SAN LORENZO · texte numérisé non relu

BAZAINE GAGNE LA BATAILLE DE SAN LORENZO

toire plus grand que la France, il connaît remplacement, la force de chaque poste, de chaque colonne, et le nom des officiers qui y commandent. Ainsi, à la fin de juin 1865, clans l'après-midi, par une chaleur torride, suivant une vieille habitude africaine, après déjeuner, il somnolait, fumant un cigare, allongé dans un fauteuil, faisant semblant de lire unjournal, lorsque le capitaine Vosseur, de son état-major particulier, lui apporte une dépèche annonçant la capitulation de Matamoros et le soulèvement des provinces du Nord. Sans se lever, sans consulter une note, ni une carte, il fait le résumé de l'état des forces françaises dans les contrées menacées et dicte les ordres de concentration sans se reprendre une seule fois.

Il a le don des langues et parle l'arabe et l'espagnol comme un marabout ou un hidalgo. Personne ne sait aussi bien se tenir renseigné sur toutes choses : il noue des intelligences dans tous les mondes et tous les milieux des pays où il est. Au Mexique, il possède une police secrète qui lui rapporte tout ce qui se dit et se fait, chez Maximilien comme chez les chefs républicains.

Malgré sa réussite inespérée, le succès et les honneurs ne l'ont point rendu arrogant; il est resté bonhomme avec tout le monde, avec les inférieurs et surtout avec les plus petits; jamais la moindre morgue, jamais demportement et de colère; il n'a pas la mauvaise habitude qu'ont certains chefs de jurer; au contraire, il affecte toujours une familiarité polie avec officiers et soldats, ce qui le rend très populaire. Qu'on n'aille pas le croire homme de dévouement et d'affection : non, il parait n'avoir jamais agi que par intérêt, et le sens

moral lui fait défaut autant que le sentiment du devoir. Un père et une mère n'ont pas veillé sur ses premières années, ne lui ont point appris à discerner le bien du mal, ne lui ont pas donné ces leçons qui forment le cœur et qui élèvent le caractère. Pas davantage de conviction, ni religieuse, ni politique : il deviendra pratiquant à la fin de sa vie pour plaire à sa seconde femme; et aucun régime, aucune dynastie ne devra compter sur lui, qu'autant qu'il croira y trouver son intérêt : après la capitulation de Metz, après avoir été saluer Napoléon III à Wilhelmshoe, il se rend à Genève pour faire visite au comte de Chambord et à la duchesse de Madrid qui refusent de le recevoir, et en même temps il fait écrire par le capitaine de Mornay-Soult au duc d'Aumale, qu'il qualifie de protecteur de ses jeunes années, que les princes d'Orléans peuvent compter sur son dévouement.

L'égoïsme sera toujours le principal mobile de ses actes, mais ne l'empêchera pas d'être serviable, si ça ne doit pas le gêner, car il est plutôt bienveillant.

Entré dans la vie sans un appui, isolé, il lui a fallu arriver coûte que coûte; étant sans morale, les moyens lui ont peu importé; et maintenant qu'il a obtenu la plus haute situation que puisse ambitionner un Français, celle de maréchal de France, il trouve que la réussite justifie la façon dont il a su tirer parti des événements et des personnes.

De son enfance et de sa jeunesse misérables, de la difficulté qu'il a eue à vaincre les préjugés du monde, il lui reste une certaine crainte de ce monde qui semblait ne pas vouloir de lui et il demeure toujours timide. Du reste, sans distinction, sans avantage physique, sans

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