‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 13 sur 194 · LE COMTE VIMERCATI ET LE MARÉCHAL CANROBERT · texte numérisé non relu

LE COMTE VIMERCATI ET LE MARÉCHAL CANROBERT

Le comte Vimercati ne négligeait aucune des sources d'informations qu'il pouvait avoir, et s 'autorisant de ce qu'il avait fait partie de l'état-major du maréchal Ganrobert pendant la guerre d'Italie, il venait sans cesse chez lui pour obtenir des renseignements.

Mais, au lieu d'apprendre quelques nouvelles du maréchal, qui ne savait rien, ce fut, au contraire, le comte Vimercati qui donna connaissance de bien des faits au maréchal.

A la fin de mars 1860, on annonça l'arrivée à Berlin du général italien Govone, l'aller ego du général de La Marmora. Certainement l'Italie, avec l'idée de s'emparer de la Vénétie, allait chercher à lier partie avec la Prusse pour écraser l'Autriche.

Toutefois les tentatives d'alliance ne parurent pas réussir d'abord, car au début du séjour du général Govone à Berlin, le comte Vimercati se montra triste, et il en vint même à dire un jour au maréchal Ganrobert : «Nous n'avons plus d'espoir que dans l'Empereur. »

On était maintenant au printemps et le maréchal Canrobert faisait chaque matin une promenade achevai au Bois de Boulogne. Le comte Vimercati n'avait garde de laisser passer un jour sans le joindre pour chevaucher en sa compagnie, et tout en se promenant sous les acacias en fleurs et en croisant les petits crevés aux gilets en cœur et aux tout petits chapeaux qui faisaient contraste avec les gigantesques tuyaux de poêle des années précédentes, ils causaient quand ils étaient seuls; mais si quelqu'un venait se joindre à eux, le confident de Victor-Emmanuel gardait le silence d'un homme qui en sait long et ne veut rien dire.

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Dans la première quinzaine d'avril, le comte Vimercati commença à se montrer plus rassuré, et à la fin du mois, il était rayonnant. « L'Empereur est avec nous, disait-il; en cas de défaite, il s'opposera à l'envahissement de l'Italie; en cas de victoire il nous fera donner la Vénétie, et il prendra pour lui les bords du Rhin. » « C'est bel et bon, lui répondait le maréchal, si la Prusse les lui donne; mais si elle les lui refuse?... » Ainsi mis en éveil, le maréchal estimait que la France devait agir comme la Prusse en 1859, au moment de la guerre d'Italie, c'est-à-dire avoir sur la frontière une armée prête, soità empêcher la guerre, soit, plus tard, à l'arrêter et à imposer aux belligérants les conditions de la paix.

Pour lui la guerre était certaine et on allait créer une armée d'observation.

Il en était tellement convaincu que, le 3 mai au matin, étant au bois et ayant été croisé par un de ses vieux camarades d'Afrique, le général Valazé qui avait été blessé sur la brèche de Gonstantine avec lui, il l'arrêta pour causer. Le général Valazé croyait aussi à la guerre : M. Thiers, qu'il avait vu la veille au soir, lui en avait parlé comme d'une chose presque certaine. Aussi le maréchal conseilla-t-il au général Valazé de demander, à tout hasard, un commandement dans l'armée d'observation que l'on allait inévitablement former.

On annonçait ce jour-là pour l'après-midi une séance mouvementée au Corps législatif : le maréchal désirant être au courant des événements devait y assister; il se hâta donc de quitter le général Valazé et à 2 heures sonnant il s'installait avec la maréchale dans une tribune où se trouvait déjà le maréchal

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Vaillant. Tout autour d'eux, les autres tribunes étaient pleines de monde, surtout de dames, habillées suivant la mode ridicule d'alors, énorme chignon, bandeaux plats très bas et plaqués sur le front, petit chapeau minuscule en forme de galette ou de toque de toréador avec des rubans pendant dans le dos appelés des « suivez-moi jeune homme » , robes courtes et étriquées aux teintes criardes et multiples : jaune citron et noir, écarlate et vert pomme : on eût dit un assortiment de perroquets du Brésil.

Dans la salle, rassemblée était agitée et les députés hors de leurs places causaient avec animation, mais à peine le président, M. Walewski, se fut-il assis au fauteuil que l'on vit M. Ilouher quitter sa place et gravir l'escalier de la tribune, de sa masse imposante, en boutonnant sa large redingote; alors le silence se fit subitement et M. Rouher se mit à lire une déclaration fort courte qui se résumait ainsi :

Politique pacifique.

Neutralité absolue.

Complète liberté d'action.

La Chambre accueillit ses paroles avec assez d'indifférence, et l'orateur retournait à son banc au milieu de murmures d'approbation assez discrets, quand M. Thiers monta précipitamment jusqu'au fauteuil du président, échangea quelques mots avec lui, puis redescendit et réapparut à la tribune.

Alors chacun demeura attentif et l'assemblée fut prise du plus profond recueillement.

Dès les premiers mots de son discours, M. Thiers s'éleva aux sommets de l'éloquence et du bon sens. Il avait subjugué la Chambre et il l'entraînait. Les applau-

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dissemenls éclataient violents et continuels, et l'un des ministres s'écriait : « Je n'ai jamais entendu quelque chose d'aussi fort et d'aussi beau. »

M. Thiers rappela d'abord par quels procédés dignes de Robert Macaire le Danemark avait été dépouillé de ses provinces. Puis il faisait voir l'empire de Charles- Quint, contre lequel la France avait lutté deux siècles, prêt à se reformer avec notre consentement : il flétrissait ensuite la politique des pourboires : « Ce serait une conduite honteuse, s'écriait-il, que de consentir à recevoir un salaire pour la grandeur de la France indignement compromise. »

S'arrêtant sur ces mots, comme épuisé, le vieillard, avec ses cheveux blancs et ses yeux pétillants derrière ses lunettes d'or, se recueillit un instant au milieu des applaudissements qui éclataient avec une violence inconnue au Corps législatif, et reprit avec plus de force : « Pour conserver la paix, ce n'est pas à l'Autriche, c'est à la Prusse qu'il faut s'adresser... » Je devrais dire : « C'est à la Prusse qu'il eût fallu s'adresser, car peut-être il est trop tard : il y a le langage énergique qui consisterait à dire à la Prusse, c'est vous et non l'Autriche qui menacez la paix. Nous ne le souffrirons pas. Il y a le langage plus doux du refus net et bref de concours. Il y a enfin une attitude qui suffirait et qui se réduirait à retenir l'Italie sur la voie de l'alliance avec la Prusse. Sentant l'Italie lui échapper, la Prusse perdrait tout espoir d'avoir la France pour complice, et elle hésiterait à poursuivre ses desseins. »

Lorsque, sur ces mots, M. Thiers regagna sa place, toute la Chambre prise d'enthousiasme se leva : les députés tendaient les mains vers l'orateur et

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