‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 14 sur 194 · LE GRAND CHASSEUR · texte numérisé non relu

LE GRAND CHASSEUR

applaudissaient ses paroles, qui par leur justesse et la conviction qu'il avait mise à les dire avaient ému tous les cœurs. Et le grand historien allemand, Sybel, en racontant ces faits, a dit avec vérité : « Ce jour-là, M. Thiers incarna en lui l'àme même de sa patrie. »

M. Thiers, après la séance, resta au Palais-Bourbon, dîna et passa la soirée dans le salon de M. Walewski, avec qui il revit les épreuves de son discours pour le Moniteur du lendemain. Il n'était donc pas possible de douter que l'ancien ministre des Affaires étrangères, M. Walewski, ne fût de tous points d'accord avec lui.

Ce discours ne fut pas sans irriter l'Empereur, et il s'ensuivit une période d'agitation, dans son esprit d'abord et dans son conseil des ministres.

Le comte Vimercati, malgré sa finesse, en fut dérouté un moment : il ne pouvait arrivera être fixé sur les idées de Napoléon III, car il disait au maréchal Ganrobert : « Nous ne savons pas encore si nous marcherons avec la Prusse ou avec l'Autriche : cette dernière puissance vous offre le Rhin, mais la Prusse vous propose la Belgique et le Palatinat bavarois. » — « Je vois, répondait en riant le maréchal, que chacun donne ce qui ne lui appartient pas. »

Quelques jours après cette conversation, le comte arrivait au galop, la figure tout en joie et, avec de grands gestes, il annonçait avoir reçu une lettre du Grand chasseur — ainsi appelait-il Victor-Emmanuel — dans laquelle sa nomination de commissaire royal à l'armée française qui allait se réunir en Alsace lui était promise.

La formation d'une armée s'imposait en effet, et en séance du conseil des ministres, M. de Chasseloupiv. 3

Laubat proposait la concentration de 50,000 hommes autour de Strasbourg; de son côté, le général Bourbaki écrivait à l'Empereur pour lui conseiller de mettre les troupes de Metz et de Strasbourg sur le pied de guerre.

Sur ces entrefaites, la garde impériale partit au camp de Gbàlons, et l'on crut que ce mouvement serait suivi d'autres plus importants, mais on attendit, et rien ne fut prescrit.

Le maréchal Ganrobert avait beau venir souvent aux Tuileries, voir le souverain et l'Impératrice, causer avec les ministres, il était dans l'ignorance complète de ce qui se préparait.

L'Empereur le savait-il lui-même?

En présence de la guerre qui devenait inévitable, l'opinion publique désirait par-dessus tout que la France n'y fût pas mêlée; en second lieu, elle était — malgré presque tous les journaux et revues, achetés par la Prusse et l'Italie — plutôt favorable à l'Autriche.

Du reste on croyait généralement à la victoire de cette puissance. Sauf le général Bourbaki, qui était allé aux manœuvres de Spandau deux ans auparavant, et quelques officiers comme les colonels de Berckheim, Février, et le commandant de Glermont-Tonnerre, attaché militaire à Berlin, on ignorait dans le monde militaire l'organisation et la valeur de l'armée prussienne.

Au quartier général du camp de Ghâlons, où était réunie la garde, on discutait les chances réciproques des deux adversaires et l'on blaguait l'armée-garde nationale de la Prusse : « Oui, oui, blaguez-la, répétait le général Bourbaki, cette armée de notaires et

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