‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 15 sur 194 · QUI SERA VAINQUEUR · texte numérisé non relu

QUI SERA VAINQUEUR

d'oculistes, eh bien elle ira à Vienne comme elle voudra. «

L'Empereur, toujours impénétrable, ne laissait pas plus voir son opinion sur la valeur des futurs belligérants que ses projets; il est probable cependant qu'à ce moment (mai 1866) il croyait à la victoire de l'armée prussienne qu'il avait étudiée dans sa prison de Ham et pour laquelle il professait une haute admiration.

Une circonstance fortuite vint cependant changer sa conviction. Le général Desvaux, qui venait de parcourir la Moravie, la Bohême et la Vénétie, qui avait rencontré les principaux généraux autrichiens et avait été témoin, à Ollmûtz, des premiers mouvements de concentration des troupes autrichiennes, rentra à Paris.

Tout le monde voulait avoir son avis. Lié de longue date avec lui, le maréchal Ganrobert l'invita plusieurs fois à dîner dans son hôtel de la place Vendôme, et chaque fois le voyageur fit l'éloge de l'armée autrichienne. Elle était toute différente de ce qu'il l'avait vue en 1859. Les officiers étaient maintenant ardents et instruits et les soldats avaient en eux une confiance absolue.

Ces appréciations dans la bouche d'un homme connu pour sa froideur et sa réserve firent impression sur les personnes présentes, et le maréchal ne put s'empêcher de lui dire : « Gomment, après avoir été en Autriche, n'avez-vous pas été aussi en Prusse, vous auriez alors connu les deux adversaires et vous auriez pu les comparer? »

Les propos du général Desvaux répétés de bouche en bouche parvinrent jusqu'aux oreilles de l'Empereur qui le fit demander. Par trois fois, le général Desvaux

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fut si affirmatif dans ses récits qu'il ébranla Napoléon III, lui fit douter de la victoire de la Prusse et l'amena à croire en tout cas à une lutte prolongée, — six mois; peut-être une année!

Alors l'Empereur négocia en secret avec l'Autriche pour assurer la Vénétie à l'Italie, même en cas de défaite; mais, en échange, il ne réclama rien pour la France.

Malgré les craintes de guerre, les bals et les fêtes ne discontinuèrent pas de tout le printemps de 1866. L'Empereur et l'Impératrice donnaient chaque semaine aux Tuileries de grandes réceptions, et les lundis des fêtes intimes où, comme d'habitude, on voyait beaucoup de jolies femmes, surtout des étrangères : parmi celles-ci, il en était deux nouvellement arrivées à Paris, auxquelles l'Empereur accordait une attention particulière : Mme de Mercy-Argenteau, blonde, au teint superbe, aux formes admirables, au sourire que des dents éclatantes rendaient séducteur, et la duchesse Golonna, une géante, du modèle des statues de la place de la Concorde et qui s'est fait un nom comme sculpteur; elle a exposé plusieurs fois au Salon, sous le nom de Marcello, a fait un buste de Bianca Capello, actuellement au musée du Luxembourg, où elle semble s'être représentée elle-même et une statue d'une pythonisse en furie, qui est au-dessus d'un bassin au rezde-chaussée de l'Opéra, à côté de la nécropole où Ton attend les voitures à la sortie.

La duchesse Golonna avait les allures cavalières des héroïnes de la Fronde, et on la vit, en 1868, en costume d'amazone, marcher, avec une écharpe rouge autour du corps, en tête des troupes espagnoles insur-

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gées qui allèrent à Madrid renverser le trône de la reine Isabelle.

L'Empereur allait aussi dans les théâtres du boulevard et malgré les attentions qu'il avait pour ses deux belles invitées, il ne se privait pas de sourire aux reines de la rampe.

Ainsi le 14 juin, il était à la première représentation du Monsieur qui suit les femmes. Il y riait de bon cœur et donnait divers témoignages d'admiration à Mlle Céline Montalant, jeune actrice resplendissante de beauté, aux cheveux noirs comme le jais, coiffée en bandeau avec un accroche-cœur, et aux formes potelées. Son amabilité pour la diva fut remarquée et même mal interprétée par quelques-uns des spectateurs, qui trouvaient que le souverain aurait mieux eu à faire que de s'occuper d'une actrice au moment où 400,000 hommes étaient près de s'égorger, et que d'un mot il eût pu les retenir.

Devant l'inquiétude croissante, l'Empereur chercha à expliquer sa pensée dans une lettre rendue publique et que M. Ludovic Halévy, qui était par excellence le chroniqueur de cette époque, qualifiait ainsi : « Tous les Parisiens s'occupent de la lettre de l'Empereur et personne n'y comprend rien.

a Jamais plus solennelle et plus redoutable charade n'a été offerte à la perspicacité d'un peuple : première phrase : la paix; deuxième phrase : la guerre: troisième phrase : la paix; quatrième phrase : la guerre; et ainsi de suite pendant cinquante phrases. Ajoutez que, depuis huit jours, le Constitutionnel travaille à amasser des nuages autour de cette lettre mystérieuse. »

Lorsque le 1 5 juin on annonça l'ouverture des hostilités, les nouvelles des pays belligérants étaient contradictoires. Le maréchal Ganrobert avait communication d'une lettre du comte de Clermont-Tonnerre. où il était dit que, depuis deux ans, l'état-major prussien préparait une campagne de Bohême : des officiers avaient étudié les passages des montagnes et les ressources du pays et s'étaient procuré les plans de concentration de l'armée autrichienne. Enfin chaque chose avait été prévue pour la campagne.

En même temps on lui montrait une lettre du commandant Cosseron de Villenoisy conçue dans une note toute différente : elle était écrite de Coblentz. « La guerre, y disait-il, n'était pas populaire dans les provinces rhénanes et l'exaspération était violente contre M. de Bismarck et même contre le Roi » ; il racontait avoir assisté, dans la gare de Coblentz, à des scènes d'une émotion poignante : un train, chargé de réservistes ou de landwehriens et accosté au quai, était assiégé par une foule de femmes qui pleuraient et criaient en tendant à bout de bras leurs enfants aux soldats; et des scènes déchirantes d'adieu et de désespoir se reproduisaient à chaque portière, à chaque carreau.

« Lorsque le coup de cloche donna le signal du départ, des femmes traînant des enfants par la main ou les portant sur le bras coururent, les cheveux en désordre, les yeux hagards, comme des aliénées, se jeter devant la locomotive : plusieurs se couchèrent à terre sur les rails, criant toujours et poussant des sanglots. Et tout autour, la foule amassée, prise de pitié, s'agitait et manifestait par des cris et des gestes animés

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