LE GENERAL DE GISSEY
nion le désignait. Quoique nous croyons qu'il n'ait lui-même ni fait faire, ni même encouragé aucune démarche, nous ne pouvons admettre qu'il ignorât celles que l'on tentait de toutes parts en sa faveur.
La maréchale, son frère, le comte de Kératry et même M. Thiers durent certainement le tenir au courant. Mais s'il ne fut pas surpris, il dut être peu satisfait de recevoir un fardeau aussi lourd que celui qu'on lui donnait.
Il est vraisemblable qu'il se rendait compte de son incapacité à commander 250,000 hommes et qu'il n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait en faire. Une seule pensée le guida dans toute sa conduite : s'arranger pour provoquer par son inaction, sa passivité et son mutisme, des observations et des avis de l'Empereur qu'il suivrait exactement. Ainsi pensait-il dégager sa responsabilité, comme il l'a toujours prétendu plus tard, en disant qu'il n'était pas libre, qu'il n'exerçait de commandant que de nom, et que c'était l'Empereur qui donnait des ordres.
Plus tard, après le départ de l'Empereur, il continuera la même tactique avec ses lieutenants, demeurant, comme aux premiers jours, inerte mais attentif à la moindre observation, tout prêt à la relever soigneusement et sur l'heure, pour donner ses ordres en conséquence, ou annuler ceux déjà donnés, sans manquer de dire que c'est parce qu'un de ses lieutenants le lui a demandé qu'il en a décidé ainsi.
Le général Jarras avait été désigné pour être son chef d'état-major et c'était le général de Gissey qu'il eût voulu : il l'avait demandé en 1869, et l'avant- \ cille, 10 août, en le rencontrant, il lui avait encore
fait part de son désir; aussi à peine revenu au château de Borny, après sa nomination, son premier soin fut-il d'envoyer au château de Mey, où était le général de Cissey, pour le prier de venir lui parler le soir même. Le général de Gissey se rendit à cet appel, rentra très tard à son quartier et fit part au capitaine Garcin de son état-major, de la conversation qu'il venait d'avoir en lui demandant son avis qu'il considérait comme d'un grand poids : le capitaine Garcin, aujourd'hui général de division, est en effet le gendre du marquis de Montholon, ministre de France au Mexique à l'époque où le maréchal y était commandant en chef; l'empereur Maximilien et l'Impératrice ont été témoins de son mariage et l'ont accueilli ainsi que Mme Garcin dans leur intimité; pendant trois ans il a fait partie de l'état-major du maréchal à Mexico; il le connaissait donc bien et il savait également ce qui s'était passé au Mexique.
« A côté du maréchal Bazaine, répondit-il au général de Gissey, il existe une éminence grise : le colonel Napoléon Boyer, qui a des facultés remarquables et a pris un empire considérable sur son chef, tellement qu'aujourd'hui celui-ci ne peut plus s'en passer. Il faudrait, si vous étiez chef d'état-major, que vous arriviez à briser l'action du colonel Boyer : vous vous sentez la force d'engager cette lutte : soit! mais il vous faudra compter avec la nature du maréchal; lorsque vous croirez le tenir, l'avoir avec vous, il vous filera des mains comme une anguille, et tout sera à recommencer. Si vous n'annihilez pas le colonel Boyer, vous ne serez jamais chef d'état-major : vous ignorerez les projets du maréchal : ses ordres seront