LES GÉNÉRAUX MANÈQUE ET LETELL1ER-VALAZÉ
souvent donnés en dehors de vous et vous ne les connaîtrez que par l'accomplissement des événements » .
Le général de Gissey écouta le capitaine Garcin sans rien lui dire, et le lendemain matin, il alla à cheval à Borny apporter un refus.
Le maréchal Bazaine ne laissa rien paraître du déplaisir que lui causait cette réponse négative. Il est probable qu'il avait cru reconnaître des qualités supérieures de commandement chez le général de Gissey et qu'il avait compté pouvoir en user pour suppléer à son insuffisance.
Rebuté de ce côté, il se retourna de suite vers le général Manèque : il l'avait eu avec lui pendant quelque temps au Mexique, il l'avait demandé trois semaines auparavant et jusqu'à ce jour il avait rempli à sa satisfaction ses fonctions auprès de lui. Le général Manèque eût peut-être accepté, mais il fallait que le maréchal parlât à l'Empereur, et par timidité ou par indifférence il n'osa pas. A ce moment aussi le général Letellier- Valazé, qui avait été son chef d'état-major en Grimée et en Italie, lui demanda à l'être à l'armée du Rhin : « Je l'aurais volontiers pris, écrivit-il en 1872 à M. de Mornay-Soult , mais l'Empereur m'avait imposé le général Jarras. »
Avant tout un général en chef doit désigner son chef d'état-major : son premier devoir est d'exiger la personne la plus avant dans sa confiance et dans son intimité, qui l'aide et le supplée, fasse exécuter ses décisions, au besoin les provoque, traduise exactement sa pensée et remplisse les lacunes qui se trouveraient dans ses ordres et souvent les précise : un général, eût-
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il toutes les qualités du commandement, ne peut pas avoir l'esprit en éveil sur l'immense quantité de questions qui relèvent de lui ; et à certains moments il lui faut dormir; le chef d'état-major doit alors le suppléer et aussi à tout instant lui rendre moins lourde l'effroyable et étreignante responsabilité qui pèse sur lui et l'aider à maintenir sa volonté sans défaillance. Pour remplir ce rôle — important s'il en est — le général en chef ne peut avoir qu'un autre lui-même qui serait comme sa deuxième âme.
Le maréchal Bazaine savait tout cela : et il se rendait compte qu'un chef d'état-major présentant toutes ces garanties pouvait seul lui permettre de ne pas succomber sous sa tâche qu'il sentait beaucoup trop lourde, et cependant, il ajourna sa décision : il crut qu'en ne répondant pas au général Jarras, qu'en s'abstenant de tout rapport avec lui au moment où les circonstances devaient l'obliger à en avoir de constantes et d'une confiance absolue, il le blesserait ou lui ferait comprendre le déplaisir que lui occasionnait sa nomination, qu'alors le général Jarras, froissé, se retirerait de luimême et que, la place étant vacante, il serait libre de faire un choix à sa convenance.
Malheureusement, le général Jarras, contrairement aux prévisions du maréchal Bazaine, se refusa à sentir la blessure faite à son amour-propre, sacrifia sa susceptibilité à son devoir, et ne déserta pas le poste où on l'avait appelé contre son gré et dans des circonstances critiques.
Ceci explique pourquoi pendant quarante-huit heures, peut-être les plus décisives de toute la durée -de la guerre, le maréchal Bazaine, en prenant le com-