‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 148 sur 194 · ETRANGE CONDUITE DU GENERAL EN CHEF · texte numérisé non relu

ETRANGE CONDUITE DU GENERAL EN CHEF

mandement en chef, ne s'enquit pas de la situation de son armée et demeura immobile sans donner un ordre, quoiqu'il sût que, dans ce même moment, l'ennemi exécutait des mouvements qui d'un moment à l'autre isoleraient et annihileraient la plus grande et la meilleure partie de l'armée de la France.

On croira difficilement, et c'est cependant positif, que le général en chef de l'armée française était tellement timide qu'il n'osait parler à un homme doux et affable comme Napoléon III, et parce qu'aussi son insouciance était sans bornes, il laissa placidement s'effectuer la perte de son armée et celle de son pays.

Quoique ce soit le premier devoir d'un général en chef, lors de la prise de commandement, de l'annoncer à ses lieutenants et à son armée, lui se tait : il cache même sa nomination aux officiers de son ancien étatmajor qui sont avec lui à Borny, et qui ne l'apprendront que le 14 à midi — quarante-huit heures après. Le 13 il enverra une circulaire aux seules troupes antérieurement sous ses ordres, sans la faire connaître aux autres corps et aux états-majors; il leur recommandera de s'adresser pour tout ce qui concerne l'artillerie, le génie et l'intendance, aux chefs provisoires de ces services qui ne sont plus en fonctions; tandis qu'il devrait au contraire leur prescrire, de cesser leurs rapports avec eux et de communiquer désormais avec les généraux commandant en chef l'artillerie et le génie et avec l'intendant général de l'armée.

Cet intendant général ayant quitté 1 armée a désigné pour le remplacer l'intendant F riant. Le maréchal Bazaine qui est avec lui à Borny ne l'en avise pas, et

c'est le moins ancien des intendants, M. de Préval, que le maréchal Bazaine invite verbalement à diriger l'intendance de l'armée.

Pourquoi agir ainsi? Parce qu'il voulait empêcher la transmission régulière du commandement, de manière qu'on ne pût déterminer à quel moment il en avait pris possession et depuis quand la responsabilité lui en incombait.

Tandis que le nouveau général court s'enfermer à Borny, l'Empereur qui a fait prescrire vers 3 heures et demie, au général Goffinières, de construire des ponts sur la Moselle, le fait appeler à 7 heures et demie à la Préfecture et comme le dîner est annoncé il l'invite; il lui parlera tout en mangeant.

Le général Goffinières de Nordecke, à la fois commandant en chef du génie de l'armée et gouverneur de Metz, est un géant aux longs cheveux plaqués et aux moustaches longues d'un jaune tirant sur le roux, tel que Diodore de Sicile a dépeint le type du Gaulois. Officier de haute valeur, il a été longtemps chargé de ■l'inspection des places de l'Est, etil n'a cessé de signaler la nécessité de créer à Metz une ceinture de forts détachés. Depuis le commencement des hostilités, il ne cache point son désappointement du peu de degré d'avancement de ces forts, dont l'un, celui du sud près de Montigny, n'est que tracé. Le 31 juillet, il a conduit l'Empereur au Saint- Julien et tout le temps de la visite il a montré avec insistance les parties inachevées et déclaré impossible la défense d'un ouvrage dans un pareil état. Dans son intimité, et en public, il dévoile ses sentiments pessimistes et dit que, si l'armée s'éloigne, la place ne pourra pas tenir long-

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