EXODE DES HABITANTS
foin dormaient à poings fermes; gens, bètes, voitures, couverts de boue séchée et de poussière, étaient d'un aspect lamentable; ils fuyaient l'invasion et apparaissaient en avant-coureurs de la défaite. Dans le fond, au côté opposé à la statue de Fabert, deux ou trois voitures de l'administration des postes sortant tout flambant neuf des ateliers de Binder, attelées de magnifiques percherons conduits « par de bien jolis messieurs brodés d'argent et de soie habillés » , faisaient contraste avec la misère des réfugiés qui les entouraient.
Rentré dans sa chambre, le maréchal y trouva le commandant Lonclas. Voilà ce que l'aide de camp savait du 6e corps : deux divisions d'infanterie étaient déjà à Metz; on en avait dispersé les éléments dans les forts et dans la banlieue, au nord et au sud, à quatre lieues de distance les uns des autres. Aucun service n'était encore arrivé : il était donc impossible au maréchal Canrobert d'exercer son commandement et il en informa à l'instant même le nouveau général en chef.
« Metz, 12 août 1870.
A Monsieur le maréchal commandant en chef l'armée du Rhin.
« Monsieur le Maréchal,
« L'interruption des communications me prive de mon état-major général, de mes services administratifs, de la trésorerie et des postes du 6e corps d'armée.
« Ces différents services étant indispensables, j'ai iv. 22
l'honneur de prier V. E. de vouloir hien y pourvoir provisoirement. »
Tandis que le maréchal finit sa lettre, le lieutenant de Forsanz rentre et raconte son odyssée : il est parvenu à faire débarquer les chevaux et à les installer au collège des jésuites; il a été au bureau de l'intendance pour toucher du fourrage; il y a trouvé la cour, les corridors, les bureaux envahis par une foule bariolée : militaires de toutes armes, employés aux uniformes inconnus, télégraphistes, francs-tireurs, aumôniers; le grand rabbin de Metz lui-même, vieillard à barbe blanche, à l'aspect ascétique et très digne, est mêlé à la foule et ne peut rien obtenir de plus que les autres. Tout le monde se plaignait : les uns bruyamment; les autres, après avoir tenté de se faire écouter, attendaient silencieux et résignés. Gomment douze employés auraient-ils pu répondre à mille individus? S'étant convaincu qu'il perdait son temps, le lieutenant de Forsanz se demandait ce qu'il allait faire, lorsqu'il rencontra un officier du 91e (régiment du 6e corps). « Jusqu'à présent, lui dit cet officier, la division n'a pu encore avoir aucune distribution régulière. Mais les colonels ont commandé des corvées qui vont aux voies de garage du chemin de fer en avant de la gare, où sont des trains de denrées en souffrance et l'on y prend ce qui est nécessaire. Personne n'a de scrupule à agir ainsi, car il y a des milliers de pains qui déjà sont avancés et d'ici peu seront perdus. Le lieutenant de Forsanz a été à l'endroit indiqué et s'est trouvé en présence d'un vrai pillage organisé. Une masse de soldats, cavaliers, fantassins, grenadiers et autres, les uns individuellement, les autres en corvées commandées et disciplinairement, enfonçaient les