LE CHEF DE L'ESPIONNAGE PRUSSIEN
du 9e de ligne venait d'être atteint d'aliénation mentale, et qu'on venait de le conduire à l'hôpital.
Corse de naissance, très exalté, assez fort, très brun, avec des yeux vifs, il avait été officier d'ordonnance du prince Napoléon en Grimée, et depuis était demeuré son protégé; il avait été lieutenant-colonel des zouaves de la garde et il était un des rares colonels commandeurs de la Légion d'honneur. Au moment de la déclaration de guerre, personne n'avait été plus exubérant que lui. Il criait, gesticulait, ne devant faire des Prussiens qu'une bouchée. Les défaites l'ont tellement démonté, qu'il a commencé à déraisonner, et en arrivant à Metz cette nuit, il a été impossible de lui laisser son régiment. Il mourra la veille de la capitulation et, dans l'ancien entourage du prince Napoléon, on dit encore qu'il s'est tué dans un accès au moment de la capitulation.
Le lieutenant-colonel Pavet de Gourteille, frère du célèbre orientaliste, de l'Institut, le remplace à la tête du régiment qui ne perdra pas au change, car c'est, à tous égards, l'un des officiers les plus distingués de l'armée.
A l'examen, la situation du corps d'armée s'établit ainsi. H y a trois divisions d'infanterie comptant chacune quatre régiments d infanterie, mais il leur manque leurs services sanitaires et leur intendance : l'une d'elles n'a ni artillerie, ni génie et la 2e division ne compte qu'un seul régiment : le plus grave, c'est que le corps d'armée est privé de tous ses services généraux : intendance, artillerie, génie, cavalerie. En outre, les généraux ou fonctionnaires qui en sont les chefs ne sont pas arrivés, ni leur état-major ni leurs
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bureaux, ni non plus le matériel de l'intendance, des ambulances, ni aucun approvisionnement de munitions ou d'alimentation.
11 faudra donc que le maréchal Ganrobert, tout en commandant en chef, se fasse commandant particulier de l'artillerie, du génie, intendant de son corps et qu'il dirige tous les rouages administratifs.
Ainsi sur le champ de bataille, en même temps qu'il ordonnera le mouvement général de son corps d'armée, il devra s'occuper du détail de l'emploi de son artillerie et de son réapprovisionnement. Il lui faudra renoncer pour ainsi dire à l'emploi du génie, puisqu'il n'en a que deux compagnies sans parc, ni matériel, ni état-major. Il lui incombera aussi la tâche de faire vivre ses soldats jusqu'après les batailles; alors il constituera une organisation qui fonctionnera jusqu'à la fin du blocus.
En prévision de la marche de l'armée de Metz sur Ghâlonsque l'Empereur lui a dit ce matin devoir commencer dans la soirée, ou au plus tard le lendemain de grand matin, il se préoccupe surtout des dispositions à prendre pour que ses hommes aient de quoi subsister pendant quarante-huit heures.
Il passe ensuite en revue le personnel de son corps d'armée. La lre division d'infanterie est commandée par le général Tixier, âgé de soixante et un ans. Il a été brillant colonel en Italie; c'est lui qui est représenté tenant le drapeau du 2e zouaves au premier plan du grand tableau légendaire de la bataille de Magenta du musée de Versailles par Y von. Onze ans se sont écoulés depuis 1859, et les maladies et les infirmités sont venues. Le général Tixier souffre maintenant de l'estomac, ce qui lui enlève par moment tout
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sommeil, et l'empêche de manger, car s'il fume presque toute la journée de gros cigares il ne peut prendre que du lait comme nourriture. Énergique, il se raidit contre son mal, et quand il est à cheval ou devant son monde, il apparaît droit, et donne l'impression d'un homme dans toute la plénitude de ses facultés physiques. C'est un brave soldat, dévoué, d'une droiture absolue, et qui sait la guerre ; le maréchal l'estime et a confiance en lui.
Le premier de ses généraux de brigade est un officier hors ligne : « Ce brave petit Péchot » , comme l'appelle le maréchal Canrobert : ancien polytechnicien et capitaine du génie en Afrique, il est passé il y a vingt ans dans les turcos et a fait perpétuellement des colonnes contre les Arabes du temps où le maréchal Canrobert en faisait également : il connait bien le soldat et sait ce qu'on peut obtenir de lui; il est infatigable, a du coup d'oeil, de la décision et de la bravoure et possède une science réelle de la guerre. Petit, brun, à l'œil noir et vif, le nez en l'air, c'est le meilleur général du corps d'armée.
L'autre général de brigade, Le Roy de Dais, grand et de belle allure, est un bon officier, modeste, appliqué, très brave et dévoué; plein de bon sens, assez renfermé, quoique très bienveillant : il a été tué comme le général Péchot pendant la Commune.
Parmi les chefs de corps de cette division, étaient le colonel Vincendon dont nous avons cité un acte d'énergie. Soldat dans l'âme, sachant entraîner son monde, comptant de nombreuses actions d'éclat à son actif, assez grand, l'œil brillant, la figure ronde et aimable, il a encore, malgré ses blessures et l'âge, une belle
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prestance. A ce moment étant âgé de quarante ans il avait l'avantage d'être le plus jeune des colonels du corps d'armée.
A côté de lui se trouve le colonel Ardant du Picq du 10e de ligne : chef de corps modèle, doublé d'un philosophe et d'un penseur, sorte d'ascète d'une inflexible dureté pour lui et d'un dévouement absolu à ses officiers et ses soldats, il a laissé un livre sur le combat admirable tant par l'élévation des idées que par le côté pratique. Grand, maigre, les joues caves, les yeux enfoncés et brillants comme des tisons, il a été tué d'une façon dramatique, le 15 août au matin, par un obus perdu. Ce fut une grande perte pour l'armée.
La division comptait encore le gros colonel Grémion du 100e, vieil officier sceptique, goguenard et très fin, et le colonel Lebrun du 12e, bon serviteur modeste et effacé.
Le général Tixier avait comme chef d'état-major le colonel Fourchaud, vieux soudard africain, cynique, sans morale, de mauvaises mœurs et chapardeur à l'occasion, mais intelligent, sachant le métier, ayant du coup d'œil. Grand, très fort, très rouge, avec une forte moustache et des allures de reître, il était d'un excellent conseil sur le terrain, mais par trop sans gêne : la veille de la bataille de Saint-Privat, entrant le soir dans un village il dit à un jeune capitaine de son état-major : a Vous allez voir, je vais trouver un bon lit et passer une bonne nuit : à la guerre, quand on peut dormir son saoul il ne faut pas perdre l'occasion : elle ne se retrouvera peut-être pas de longtemps. » Il avise une maison de bonne apparence. Il appelle; on ouvre : c'est le propriétaire, un boulanger; il se fait