‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 155 sur 194 · LES COLONELS VINCENDON ET ARDANT DU PICQ · texte numérisé non relu

LES COLONELS VINCENDON ET ARDANT DU PICQ

conduire dans sa chambre. Dans le lit étaient la femme et un enfant : » Allons, dépêchez. Sortez de là, allez où vous voulez, que je me couche » et il renvoie la famille et se met dans le lit, devant le jeune capitaine qui demeure interdit. Après la capitulation de Metz il alla signer à la Commandatur de Mayence rengagement de demeurer prisonnier sur parole; puis, le commandant de place ayant tourné le dos, il déchira son engagement, et en profita pour revenir reprendre du service en France : à la fin de la guerre, envoyé à un état-major prussien pour régler des détails d'armistice, il fut reconnu et renvoyé à son général comme parjure, méritant d'être fusillé et indigne d'être reçu en parlementaire.

L'artillerie de la division était sous les ordres du lieutenant-colonel de Montluisant : grand, bien tourné, avec des cheveux roux qu'il portait longs; très connu comme technicien, il avait fait sa carrière aux ateliers de Saint-Thomas-d'Aquin où il travaillait avec le général Treuille de Beaulieu. Quoique vantard, emphatique et rapportant tout à lui-même, — il était né à Montélimar et il ne fallait croire que le quart de ce qu'il disait de lui — il se dévoila à Metz, où il faisait la guerre pour la première fois, véritable chef, plein de ressources, de bravoure, de connaissances pratiques et nous aurons à dire l'estime méritée que lui accorda le maréchal Ganrobert.

Le général Bisson commandant la 2" division était petit, brun, trapu : type de sous-officier à trois brisques : sans éducation, sorti des rangs, sorte de paysan madré, très adroit, très fin, et d'une réelle valeur militaire : sa jeunesse s'était passée en Afrique à se

battre perpétuellement; toutefois ne trouvant pas que les combats auxquels il assistait fussent suffisants, il s'avisa, étant chef de détachement, d'en inventer d'imaginaires dans ses rapports ; mais le maréchal Bugeaud éventa la supercherie et le rendit pour un certain temps quelque peu ridicule. Sans convictions, arriviste avant tout : lors du coup d'État il demanda à siéger dans les commissions mixtes où il y fut impitoyable, et l'empire tombé, il se posa en victime du pouvoir déchu. De relations peu sûres, mécontent de ne pas avoir un corps d'armée pour lequel il était désigné avant l'intervention de l'archiduc Albert, il ne cessa pendant la guerre de s'attribuer des mérites qui revenaient à d'autres et de verser la calomnie sur ses camarades et ses chefs. Marié depuis peu à une femme très riche, il tirait de cette fortune un orgueil et une arrogance de parvenu qui blessait En outre c'était un chapardeur éhonté; l'histoire d'un cheval et d'un manteau qu'il s'appropria à Metz, et qu'il dut cependant rendre à la fin à son propriétaire, le lieutenant Bernard de l'artillerie de la garde, lui nuisit beaucoup et empêcha qu'il fût donné suite à la proposition que le maréchal Ganrobert avait faite pour lui obtenir le grand cordon de la Légion d'honneur. C'est que le maréchal rendait justice à ses qualités de soldat qu'on ne saurait trop louer. Il était en effet admirablement brave, très énergique, ne se laissant jamais démonter et sous le feu se transformant au point de cesser d'être grossier, de devenir courtois et de parler sans jurer et sur un ton convenable : il avait alors un jugement parfait et une décision opportune : à tout prendre c'était un chef de valeur, capable d'initiative et sur lequel, dans l'action, le maréchal pouvait compter.

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Le colonel Dolin du Fresnel, officier âgé et usé qu'on ne vit presque pas, était le chef d'état-major de cette division qui se composait uniquement du 9e de ligne aux ordres du lieutenant-colonel Pavet de Gourteille dont nous avons déjà dit les nobles qualités morales et intellectuelles, mais qui malheureusement fut tué à Rezon ville.

Le général Lafont de Villiers était à la tête de la 3e division : chauve, avec deux petites touffes de cheveux teints de chaque coté des tempes et de grosses moustaches également teintes et cirées, il avait une haute stature et un embonpoint considérable qu'il cherchait à cacher en se sanglant dans un corset. Excellent homme, il était atteint d'une anémie cérébrale dont il mourut peu après la guerre, et qui lui enlevait toute mémoire et même par moment l'activité intellectuelle. Ainsi, les quatre forts détachés de Metz, qu'occupait sa division, n'étaient pour lui que le seul fort de Queuleu.

Vigoureux et énergique, il avait eu son heure de mérite : en 1849, des mobiles parisiens casernes au fort La Briche s'étaient révoltés et menaçaient de tuer quiconque pénétrerait dans le fort : le général Lafont de Villiers, alors commandant de chasseurs, reçoit l'ordre de les faire rentrer dans le devoir : il arrête son bataillon à une certaine distance, va au pont-levis, crie qu'il est seul et entre : à peine est-il dans le fort que les mobiles l'entourent et le couchent enjoué; mais il leur en impose par son regard et son attitude et fait si bien que le pont-levis est rabaissé, et que les chasseurs entrent et occupent le fort conjointement avec les mobiles qui cessent leur mutinerie.

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Devenu colonel du 48e de ligne, il fit parler de ses originalités dont l'une consistait à avoir chez lui, dans la pièce où il recevait, un lionceau soi-disant apprivoisé, mais qui, un jour, se jeta sur un fourrier nommé Schmidt, l'égratigna fortement et mit son uniforme en lambeaux. Blessé en Grimée, il quitta le siège en froid avec le maréchal Pélissier, et envoyé à Marseille sous les ordres du maréchal de Castellane, il passa tout son temps à se disputer avec lui. Au 13 août 1870 il a soixante-cinq ans révolus et légalement devrait être à la retraite. Il est tout à fait incapable de commander, et on ne peut comprendre comment on lui confie 8,000 hommes. Durant toute la guerre, il n'aura qu'une seule préoccupation, celle de connaître les frasques que fait son fils, assez mauvais sujet, pour lequel il est d'une faiblesse lamentable et dont il a payé déjà maintes et maintes dettes.

Sa division est menée par son chef d'état-major, le colonel Piquemaî, homme aimable, instruit des affaires du bureau, mais sans connaissance du champ de bataille : il a été tué pendant la Commune.

Le commandant de la lie brigade, le général de Becquet de Sonnay, ancien colonel aux grenadiers de la garde, était un bel homme, avec le front découvert et de jolis traits, qui s'était distingué à Malakoff : « fanatique de son métier, très dévoué et très instruit, exécutant ponctuellement un ordre précis, mais incapable d'aucune initiative » , d'après les notes de son dernier inspecteur général.

Le général Colin, qui commande la 2e brigade, était encore, trois semaines auparavant, colonel d'un régiment de voltigeurs de la garde. Grand et élancé, éner-

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