LE GÉNÉRAL DE CHANALEILLES
durant cette campagne il aura une mauvaise influence, donnera souvent de tristes exemples et il en aura sans doute conscience, car à la capitulation, il signera le « revers » et ira finir ses jours à Bayonne dans une fréquentation pernicieuse pour lui.
Le général Margucnat, le doyen des généraux de brigade, a été mis de côté depuis le jour où, malade, il a quitté la Grimée, poursuivi des brocards du maréchal Pélissier. Grand, bel homme, distingué, il était arrivé jeune chef de corps, grâce au duc d'Aumale qui l'estimait : original et fantaisiste, étant colonel au Havre et en disponibilité à son retour d'Orient, il passait son temps, même pendant les plus grosses tempêtes, sur un chasse-marée qu'il avait fait construire et qu'il dirigeait. Au reste, il connaît son métier, et à côté du général Le Vassor-Sorval, on le dirait commandant la division : il fut tué à Rezonville.
Son collègue, le général de Ghanaleilles, est un vieux compagnon du maréchal Ganrobert qui fait beaucoup de cas de lui : grand seigneur, de belle tournure, à la figure énergique, aux traits réguliers, à la barbe grisonnante taillée à la façon des chasseurs à pied, aux cheveux blancs et aux sourcils noirs, il sait la guerre qu'il a beaucoup faite, il est énergique, et aimé des troupes : sous le feu on entendra souvent officiers et soldats dire en le voyant à cheval devant eux : « Il a tout de même bon chic, notre général. »
La division Le Vassor-Sorval n'a pas d'artillerie et parmi ses chefs de corps, il faut citer le colonel Gibon du 25e; soldat d'une bravoure émérite, donnant l'exemple, entraînant, et sachant saisir l'occasion dans l'action : il a été tué à Ladonchamps.
356 CANROBEUT
Tous ces généraux et colonels sont ou ont été de braves soldats; plusieurs ont eu une valeur réelle ,et en ont donné maintes preuves : tous, sauf deux ou trois exceptions, sont trop vieux pour faire campagne : jamais Napoléon ne leur aurait donné place dans ses armées actives.
On ne le dira jamais assez, il faut être jeune pour le rude métier de la guerre. A quarante-cinq ans, beaucoup sont déjà trop âgés, à cinquante presque tous sont incapables d'en supporter les fatigues et de conserver intactes leurs facultés.
Le maréchal Ganrobert est aussi trop âgé : il a soixante et un ans : ses facultés sont aussi complètes et sa mémoire aussi prodigieuse que lorsqu'il était à Saint-Gyr; mais les longues campagnes d'Afrique lui ont laissé des rhumatismes goutteux dont il souffrira dès que l'automne ramènera les brouillards et l'humidité. Il a de la difficulté à se hisser à cheval; il est vrai que, quand il est en selle, il y reste toute une journée,, solide, et sans craindre les grandes allures.
L'agilité qu'il avait à Zaatcha et avec elle l'esprit d'entreprise, la confiance en soi-même, l'insouciance de la jeunesse et ses facultés d'espérance, de gaieté et d'entrain si communicatives, qui ont été les causes de nos succès et qui diminuent à mesure que l'âge avance, lui font maintenant défaut comme à tous ses collègues* Peut-être que s'il eût eu quarante ans à Rezonville, comme à Zaatcha, il eut agi tout autrement qu'il le fit.
Si l'armée française en 1870 eût été confiée, comme elle l'avait été en Crimée, à des généraux de moins de cinquante ans, nous eussions foncé tète baissée sur l'ennemi, et les combinaisons savantes de M. Moltke