‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 158 sur 194 · LES CADUCS SONT TROP VIEUX · texte numérisé non relu

LES CADUCS SONT TROP VIEUX

eussent été à vau-ïeau. Quoique l'expérience des siècles soit là, on en revient toujours aux mêmes errements, et aujourd'hui encore, la plupart, la presque totalité de nos généraux, n'ont plus la jeunesse indispensable pour faire campagne; ils sont trop vieux comme en 1870 !

A presque tous il manque la qualité dominante à la guerre : l'initiative; presque tous, en 1870, ne cesseront de répéter : « Je n'ai pas d'ordres » et n'en provoqueront même pas. Ils manqueront du feu sacré; ils feront juste ce à quoi ils seront astreints sans réfléchir que c'est manquer à son devoir que de se borner à accomplir le minimum de la tâche que l'on doit parfaire.

Les officiers de troupes sont aussi dévoués que les généraux; prêts à se faire tuer, ils donneront l'exemple sous le feu, s'entr'aideront entre eux, mais dans leur sphère restreinte, n'oseront jamais prendre sur eux une décision. La nature humaine est passive et moutonnière : l'homme aime suivre qui le conduit, et plutôt que d'innover il préfère imiter son voisin : il a peur d'assumer une responsabilité : il attend qu'on lui donne un avis ou que la nécessité le force à agir : se décider en présence d'une circonstance imprévue, c'est ce qui lui coûte le plus. Aussi faut-il que le chef d'une armée insuffle à ses subordonnés le feu sacré, les encourage, les pousse à aller de l'avant; sans cela l'esprit d'initiative et partant d'offensive dépérit et disparaît bientôt tout à fait, et sans ces deux qualités essentielles une armée est toujours battue. Tel a été le cas de l'armée au Rhin.

Dans la soirée du 13 août, le maréchal eut à dîner

trois convives. Le général Gastelnau, aide de camp de l'Empereur et directeur au ministère de la guerre, le colonel d'Andlau, chef de la section des opérations au grand état-major et le colonel Brady, son ancien officier d'ordonnance, commandant le parc d'artillerie du 2e corps. Durant le dîner, le colonel d'Andlau parla peu. Lui qui aurait dû par sa position être au courant ne savait rien. Le général en chef semblait ne pas même exister, tant il s'efforçait de demeurer invisible eténigmatique depuis vingt-quatre heures qu'il avait été nommé. Un seul avis avait été transmis au colonel d'Andlau : les troupes devaient être prêtes le lendemain matin. Mais pourquoi? le maréchal Bazaine ne l'avait point encore fait dire.

Le colonel Brady raconta avoir été à la poste, deux ou trois jours auparavant, pour demander s'il y avait des lettres pour lui et ses officiers. Un employé l'avait conduit dans une grande pièce et lui montrant un tas de lettres de 2 mètres de haut : « Voyez vous-même. » Au télégraphe il avait rencontré le capitaine Deloye (de l'état-major de l'artillerie) qui riant dans sa longue barbe, lui avait dit : « Groyez-vous, que tandis que tout à l'heure je télégraphiais pour l'envoi rapide de cartouches, deux officiers de la cavalerie de la garde sont venus s'informer des résultats des courses de Gaen ! ... »

Quant au général Gastelnau, il ne cessa de parler de choses insignifiantes et récita la suite des départements des préfectures et des sous-préfectures en vers et avec calembours : « Il y a deux départements, dit-il, que je n'ai jamais osé dire à l'Impératrice tant ils sont graveleux... » Cette conversation étonna et le commandant

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