‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 162 sur 194 · CHANGEMENT DE PROJET · texte numérisé non relu

CHANGEMENT DE PROJET

faire un mouvement, mais les tentes restant dressées, les chevaux sellés » ; ainsi donc le général en chef avait oublié la garde ! ou plutôt, la garde en plus ou en moins, cela n'avait pas pour lui d'importance : c'est qu'il n'a jamais pensé sérieusement à faire ce mouvement qu'il annonçait et pour lequel il se gardait bien de donner un ordre d'exécution ferme.

Du reste, à partir de minuit ce subterfuge — car ce n'était pas autre chose — lui était devenu inutile, et il renonçait à y avoir recours.

A 9 heures du soir, il avait écrit à l'Empereur pour lui annoncer son changement de décision et son nouveau projet d' « aller à l'ennemi qui paraissait se rapprocher ». A 11 heures il a la réponse : « Il faut tout faire pour le passage de la Moselle, et si vous croyez faire un mouvement offensif, lui dit l'Empereur, qu'il ne vous entraîne pas de manière à ne pouvoir opérer votre passage » . C'est cette lettre qu'il veut, car il ne manquera pas plus tard de la montrer et de dire : «J'ai demandé à faire un mouvement offensif le 13, mais l'Empereur ne m'a pas laissé le faire. »

Quelle est sa véritable pensée? Il n'en a pas : il cherche à s'abriter sous le couvert d'un « avis » de l'Empereur ; il préfère à coup sûr ne rien faire et rester immobile sous Metz. Mais si l'Empereur lui demande d'agir, il ne s'y refusera pas parce qu'il pourra dire : « Ce n'est pas moi, c'est l'Empereur qui l'a voulu... Je ne commandais pas réellement : c'était l'Empereur qui commandait. »

On ne peut mieux le comparer qu'à un bouchon ballotté dans une eau agitée, sans aucune direction déterminée, qui va de droite et de gauche, en avant, en

arrière, suivant le mouvement de l'eau; ainsi il ira sans cesse, sans aucun esprit de suite, au gré d'un avis, d'un conseil, d'une proposition qu'il considérera comme une décharge de sa responsabilité, défaisant ce qu'il aura fait la veille sans se rendre compte où il sera ainsi conduit.

Pendant qu'il parle d'attaquer l'ennemi, il reçoit deux dépêches : l'une du sous-préfet de Commercy, l'autre du capitaine Vosseur, lui demandant toutes deux quelle direction doit être donnée aux troupes du 6e corps et aux chasseurs d'Afrique qui ont été obligés de rebrousser chemin lorsqu'ils cherchaient à gagner Metz; sur les télégrammes même il écrit : « Tous ces trains doivent être dirigés sur Verdun » ; et il signe : « Maréchal Bazaine. »

Il voudrait donc malgré tout opérer la retraite, mais alors pourquoi toujours garder dans son tiroir « ses instructions » pour la prescrire?

La nuit se passe sans qu'il fasse encore connaître sa décision : le 14, à 6 heures du matin seulement, il adresse directement ses « instructions » aux 2e, 3e, 4 e corps et à la garde, et il en envoie une copie non signée au général Jarras, sans commentaires ni avis explicatif.

L'officier qui apporte ce papier est chargé de dire que ce qu'il contient doit être transmis par les soins de l'état-major général au 6e corps, aux généraux commandant en chef l'artillerie et le génie, aux deux divisions indépendantes de cavalerie et à l'intendant général.

Par ces instructions , écrites dans un langage presque incompréhensible, il veut prescrire à toute l'armée —

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