‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 168 sur 194 · ON ENTEND LE CANON · texte numérisé non relu

ON ENTEND LE CANON

sion de manière à être prêt à déboucher sur la gauche du champ de bataille si on l'y appelle, ou bien à disputer le passage de la Seille si les Prussiens le tentaient. Le maréchal l'approuve et lui recommande d'envoyer aussi loin que possible des patrouilles d'infanterie puisqu'il n'a pos de cavalerie.

Il y a à Montiguy un séminaire qui forme un énorme bâtiment surmonté d'un toit en terrasse sur lequel le maréchal s'installe et d'où il examine l'immense panorama qui s'étend à ses pieds.

A droite, le cours de la Moselle se perd dans les arbres et on distingue au milieu des feuillages les pylônes d'un pont suspendu. Devant s étend une plaine où sont les troupes de la division Tixier; à gauche on suit le cours de la Seille qui serpente dans des prairies et l'on voit deux ou trois villages sur ses bords : en arrière, vers l'est, se dresse le fort de Queuleu près duquel il y a de l'infanterie et de l'artillerie, — probablement la garde impériale, en réserve et immobile — et encore plus en arrière de la fumée s'élève et on entend la canonnade.

A 8 heures le feu cesse. Le maréchal envoie prévenir le général Tixier qu'il recevra un avis pour commencer son mouvement.

Le maréchal rentre à l'hôtel de l'Europe et successivement ses officiers d'ordonnance reviennent du champ de bataille où aucun d'eux n'a pu rejoindre le maréchal Bazaine. Voici maintenant le général Gastagny, la tunique déboutonnée et déchirée ; il se dit blessé, jure, sacre, hurle encore plus que d'habitude; son attitude produit une impression pénible. Le général de Cléremhaut vient à son tour; il a reçu une balle

dans sa plaque de la Légion d'honneur, ce qui lui a causé une légère contusion et le maréchal l'accueille en riant par ces mots : « Eh bien, ça vous la fera changer de côté « ; il veut dire par là qu'il va être nommé grand-croix. Des arrivants on recueille mille traits vrais ou faux. A 4 heures le 3e corps par son aile droite et le 4e par son aile gauche commençaient à effectuer leur passage de la Moselle. Sur les glacis des remparts, dans la banlieue, et autour des forts, les Messins, par un soleil splendide, avaient profité du dimanche pour aller assister au mouvement des troupes comme ils auraient été à une revue. Partout on ne voyait que des familles en promenade, lorsque la canonnade avait retenti à l'improviste et était tout de suite devenue intense : les bruits de victoire avaient commencé à circuler à la chute du jour. En ce moment même, tandis que les portes du côté du champ de bataille présentaient le lamentable spectacle d'une file ininterrompue de cacolets, de voitures pleines de blessés hurlant, et de malheureux qui se traînaient pour gagner un abri ou obtenir un pansement, dans le centre de la ville les calés regorgeaient de monde : l'on y parlait haut et l'on s'y exaltait : c'était un succès; les Prussiens étaient complètement battus. Partout l'on vantait le maréchal Bazaine, il avait été admirable, un éclat d'obus l'avait atteint et lui avait déchiré son épaulette : « Les imbéciles, avait-il dit, ils auraient dû tirer 10 centimètres plus bas. » A un autre moment, étant sur la chaîne des tirailleurs d'un bataillon de chasseurs, il était descendu de cheval, avait demandé un chassepot, avait tiré deux coups et rendant le fusil, avait crié aux tirailleurs : « C'est avec la hausse de 800 mètres qu'il faut tirer. »

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