LE CHASSEPOT
ministres et des comités techniques. On le voit donc, ce n'était pas sa faute, si en 1866 on n'avait pas le chassepot, et en 1870, c'est à lui qu'on dut d'en posséder un million.
Le chassepot adopté, il fallut créer des usines pour le confectionner; ces usines et leurs machineries furent rapidement édifiées : en juin 1867, celle de Châtellerault commençait à en livrer les premières centaines, et en 1870, on eût eu la quantité nécessaire si la Chambre, entrainée par l'éloquence sublime de M. E. Ollivier, n'eût refusé les demandes du maréchal Niel que M. Thiers, avec sa justesse de vue ordinaire, a été presque seul à soutenir.
Ce fut un grand malheur, car nos mobiles et nos mobilisés ne purent recevoir cette arme perfectionnée qui était bien supérieure au fusil Dreyse en usage dans l'armée prussienne.
Vers la fin d'août 1866, le maréchal Canrobert reçut une invitation à déjeunera Saint-Gloud; à l'heure prescrite il était au château. Il s'y rencontrait avec le général Lebrun qui arrivait du camp de Ghâlons où l'on poussait sans discontinuer du matin au soir les expériences du chassepot. En effet au moyen de cinq cents de ces nouveaux fusils distribués aux chasseurs à pied de la garde, ceux-ci fournissaient des feux individuels ou à commandements devant une commission de généraux de différentes armes, et c'était certainement pour donner des renseignements sur les résultats obtenus, que le général avait été invité par l'Empereur. A midi, on annonça les souverains et l'on passa dans la salle Ù manger, dont les fenêtres donnaient sur la large avenue verte qui monte à la lanterne de Diogène.
iv. 4
L'Empereur, pour y aller, marchait péniblement, son regard était plus éteint que d'habitude, il parlait lentement et assez peu. L'Impératrice, au contraire, qui portait une jupe courte en voile beige, était surexcitée. A peine fut-on à table qu'elle commença à questionner le maréchal et le général Lebrun, et pendant tout ce déjeuner elle dirigea la conversation, passant d'un sujet à l'autre, parlant du nouveau fusil, du savoir de nos officiers ou de la valeur morale de nos troupes : elle s'exprimait avec volubilité et souvent n'attendait pas la fin des réponses pour poser de nouvelles questions.
Quelle portée avait le chassepot? Quelle était la rapidité de son maniement? Quelle justesse possédaitil? Quand la réponse était favorable, elle battait des mains en tressautant de satisfaction comme un enfant.
Le déjeuner fini, on passa dans le salon des Verne t, à l'angle du château. Alors l'Impératrice appela les deux invités et, les prenant à part, elle les poussa, pour ainsi dire, afin d'être avec eux sans témoin, dans un salon voisin, et là, contre une console dorée sur laquelle étaient un groupe d'enfants en marbre blanc et deux vases de porcelaine bleu turquoise sur des pieds de bronze doré faits de sphinx couchés — qui avaient appartenu à Marie-Antoinette — elle continua son interrogatoire. Puis à un moment, elle leur dit que : « le désastre essuyé par l'Autriche avait porté atteinte à la puissance morale et matérielle de la France, et que, si notre pays ne voulait pas descendre du rang qu'il occupait en Europe, c'était un devoir absolu d augmenter les forces nationales. »
L'Empereur vint quelque temps après prendre part