COMMOTION A LA COUR
à la conversation et exposer ses idées : il était partisan du service obligatoire et du recrutement régional que, dès 1843, il avait toujours cru devoir être un jour une nécessité pour tous les États. Il valait mieux l'adopter tout de suite pour éviter le désastre que pour le réparer. Jusqu'à présent, chaque fois qu'il en avait parlé, il avait soulevé les hauts cris de tous ses conseillers. S adressant directement alors au général Lebrun, il lui demanda un mémoire sur cette question et congédia ses invités. En sortant le général Lebrun dit au maréchal Ganrobert : « Les derniers événements ont produit ici une rude commotion. »
Depuis son avènement, Napoléon III avait cherché à créer le recrutement régional qui existe actuellement dans tous les pays, et à éviter cette promenade ridicule en chassé-croisé, à travers toute la France, de soldats renvoyés de Dunkerque à Marseille pour aller se battre à Metz, ou de Grenoble à Brest pour aller retrouver leur régiment à Narbonne, promenade dont on eut le lamentable spectacle en 1870.
Malgré le bon sens de cette idée, aussi simple que claire, et quoiqu'il mît autant de persévérance à la faire mettre en pratique qu'à forcer l'adoption du chassepot, il ne put vaincre les résistances qu'on lui opposa, et il fallut nos désastres pour désiller les yeux de la nation et de ses représentants. Et cependant, Dieu sait s'il avait déjà insisté. Ainsi moins d'un mois après son avènement, il rédigeait un projet de décret de recrutement par régions, et d'appel des réservistes dans la ville la plus rapprochée de leur domicile; malheureusement, il eut le tort de soumettre son projet à l'approbation (1 un comité compétent, dont le président était le mare-
chai Vaillant et le secrétaire le général Trochu. Le premier déclara qu'une armée nationale ne serait jamais qu'une mauvaise institution : « l'idéal étant à son avis : Les Suisses à Naples et les prétoriens à Rome. » Le second, le colonel Trochu, dans un rapport daté de mai 1853, fut aussi net : « Une telle armée serait une armée nationale, y écrivait-il ; c'est ce qu'il ne faut pas. . . La constitution la plus parfaite est celle qui crée une armée dont les instincts, les croyances et les habitudes font une corporation distincte du reste de la population » , et il terminait en félicitant l'armée d'avoir fait le coup d'État!
En 1860 seulement, l'Empereur parvint à constituer une réserve de 200,000 hommes, mais c'était trop peu, et il eût fallu une longue période pour la réunir et la rendre susceptible d'un service pratique : il lui semblait donc indispensable maintenant, en présence du succès de l'armée prussienne, de trancher dans le vif et d'adopter le système dont l'excellence venait d'être irréfutablement démontrée. Pour causer de ses projets et recueillir des avis, il invita à déjeuner, le 1 1 septembre 1866, à Saint-Gloud, les maréchaux Canrobert et Niel, les généraux Gastelnau, Guiod, Lebrun et l'intendant général Robert.
Après le café, l'Empereur emmena ses hôtes dans son cabinet, et, s'étant mis dans un fauteuil devant son bureau en acajou à monture de bronze doré du faux style Louis XVI que l'on faisait alors, le maréchal Canrobert à sa droite et le maréchal Niel à sa gauche et les généraux devant lui dans des fauteuils de cuir ou de damas vert, il fit lire au général Gastelnau une note rédigée sur sa demande, le 20 août 1866.
« ... Si l'an prochain, ou en 1868, y disait le général