JUSTESSE DE VUES DE L EMPEREUR
émeutes, peut-être une révolution? Issu du suffrage universel, ne joue-t-il pas son avenir en bravant ce suffrage universel dont il détient le pouvoir?
L'Empereur est décidé à lutter, car il voit la situation de la France en Europe sous son jour exact et il ne se fait pas d'illusions; cependant il lui faudra transiger, et pour avoir une moitié de ce qu'il juge utile, il va sacrifier 1 autre moitié en se rabattant sur le projet hybride d'une garde nationale mobile. Alors le maréchal Niel, le promoteur et le défenseur de cette idée, deviendra le ministre chargé de la faire adopter par les Chambres et ensuite d'en mener à bien l'application.
Le 13 novembre 1866 au soir, tous les membres de la commission militaire étaient à Gompiègne invités à y séjourner une semaine.
Le lendemain 14, à 9 heures du matin, ils se réunirent et la séance s'ouvrit par un discours du prince Napoléon qui, arrivant de voyage, siégeait pour la première fois. Le prince dans une harangue violente, d'une grande éloquence, reprit tous les arguments en faveur du service obligatoire, le déclarant indispensable. Alors recommencèrent les discussions précédentes, les ministres civils posant en principe qu'il était inutile de toujours parler d'une loi qui ne serait jamais votée. Là-dessus, la séance étant levée, plusieurs militaires, dont le maréchal Ganrobert et le général Frossard, décidèrent de charger en leur nom les généraux Lebrun et Fleury, qui étaient auteurs de deux projets, de faire un dernier effort auprès de l'Empereur. Napoléon leur répondit qu'il pensait comme eux, mais que seul de leur avis ou à peu près, il ne
pouvait imposer au pays une institution dont il ne voulait pas, ni contraindre des Chambres décidées à ne pas la voter, et qu'il valait mieux se rejeter sur le projet du maréchal Niel et le faire adopter dans les meilleures conditions qu'il serait possible d'obtenir.
Alors aux séances suivantes on parla de la garde nationale mobile. Le maréchal Randon en était l'adversaire déclaré : "Cette proposition, déclara-t-il, ne donnera que des recrues tandis que ce sont des soldats qu'il faut... Si au lieu de recrues, nous avions eu de vieux soldats en 1813, nous n'eussions pas été ramenés des bords de la Yistule dans Paris... J'y étais : je peux en parler en connaissance de cause. » Et les discussions suivirent interminables : on tenait deux séances par jour et quelquefois de six heures d'affilée.
Le 28 novembre, les travaux n'étant point terminés, il fut décidé que les membres de la commission rentreraient chez eux, mais qu'ils reviendraient siéger deux fois par semaine et qu'ils resteraient, ces jours-là, diner au château.
Certain soir de réunion où il y avait grande réception, le comte de Goltz, ambassadeur de Prusse, se trouvant à un moment à côté du maréchal Baraguey d'Hilliers, lui dit en accompagnant chacune de ses paroles de son gros rire saccadé et bruyant : « Eh bien, monsieur le maréchal, vous prenez donc exemple sur nous? » — « Nous n'avons d'exemple à prendre sur personne et moins encore sur ceux que nous avons battus... 11 nous serait facile avec nos pistons de venir à bout de vos fusils à aiguille... » — « Voilà, riposta l'ambassadeur en riant encore plus bruyamment, un langage peu diplomatique. » Heureusement, le mar-