MOT FAMEUX
rompue sur les événements du jour, ou sur les questions à l'étude, on se demandait la cause de ce mutisme. A un moment, n'y tenant plus, le maréchal, levant sa queue de billard à deux mains au-dessus de sa tête et en la jetant sur le drap vert devant ses partenaires qui le regardaient étonnés : « C'est trop fort... M. Rouher, M. Rouher lui-même qui est chargé de défendre la loi et qui lui fait en dessous de l'opposition pour plaire aux députés... Oui ils feront tant qu'à la fin les Prussiens se jetteront sur nous comme des tigres et nous mettront en morceaux. »
On connaît à ce sujet le fameux mot de Jules Favre, mais on sait assez peu dans quelles circonstances il fut prononcé : souvent même il a été nié, parce qu'il n'est pas au Moniteur.
C'était le 2 janvier 1868, au Corps législatif, il pouvait être 5 heures du soir; le maréchal Niel, à la tribune, détendait l'organisation de la garde mobile; il était à la fin de son discours et déclarait que les périodes d'exercices étaient indispensables.
Alors, Jules Favre cria de sa place : « Vous voulez donc faire de la France une caserne? »
Se retournant lentement vers l'interrupteur, le maréchal répondit d'une voix basse : « Et vous, prenez garde d'en faire un cimetière... »
A ces mots une rumeur se produisit dans la salle, et plusieurs députés, dont M. Stephen Liegeard, vinrent serrer la main du maréchal Niel, et la séance continua. Dans la soirée, le chef des rédacteurs demanda au commandant d'Ornant, aide de camp du ministre — actuellement général — qui corrigeait les épreuves du discours, s'il ne jugeait pas convenable de supprimer
complètement l'interruption qui produirait une émotion profonde sur l'opinion. L'aide de camp alla en référer au maréchal qui ne fit aucune objection et c'est ainsi que le commandant d'Ornant biffa le fameux mot que les événements devaient rendre célèbre.
Cette loi telle qu'elle fut votée, on ne le répétera jamais assez, élait plus mauvaise que celle qu'elle prétendait améliorer. Le maréchal ne se fit aucune illusion à cet égard. Bien souvent ses officiers lui en firent l'observation, mais il leur répondait : « Il faut l'appliquer le mieux possible disait-il, parce qu'une loi vaut par la façon dont on s'en sert; ensuite, parce que celleci consacre le principe du service obligatoire. Avec le temps, elle entrera dans les mœurs, et peu à peu on arrivera à en faire une application plus rationnelle, et en cas de guerre, sous la pression des événements, une nouvelle loi, enlevée à la vapeur, permettrait le versement de la mobile dans l'armée active, seule chose pratique. »
Au moment même où l'Empereur appelait le maréchal Niel au ministère, on ne savait pas quelle serait la loi militaire, si elle serait votée et quand elle le serait; il pouvait donc s'écouler plusieurs années avant que les institutions en vigueur fussent modifiées; or il fallait avec les moyens qu'elles donnaient, sans plus tarder, parer à la situation, car à 500,000 Allemands avec douze cents pièces de canon prêts à entrer en France en un mois, nous ne pouvions opposer que 80,000 hommes et quatre-vingt-dix pièces de canon; toutes nos places fortes étaient ouvertes et désarmées.
L'Empereur eût voulu, tout d'abord, sans avoir recours aux Chambres, et par mesure administrative