BAL DE LA PRINCESSE DE METTERNICH
bicarrée, à uniformes de toutes sortes et de gens de tous les pays, Chinois en robe de soie, Arabes en burnous, Turcs en fez, Albanais en fustanelle et tous paraissaient à l'aise, tant les maîtres de la maison accueillaient chacun avec affabilité.
L'Empereur en habit bleu à boutons d'or et l'Impératrice en robe de satin jaune avec une tunique de tulle pailleté d'argent, arrivèrent à 1 1 heures. A un moment, l'Impératrice s'entretint quelque temps avec la duchesse de Mouchy, sa cousine, née Anna Murât, qui avait une robe de mousseline blanche ornée de pampres et de grappes de raisins. Puis on la vit se lever, parcourir les salons et se faire nommer par la duchesse de Mouchy, qui l'accompagnait, toutes les dames du faubourg Saint-Germain qui ne venaient pas à la Cour.
L'ambassadeur et l'ambassadrice réservaient à leurs hôtes une surprise : vers minuit, on vit subitement des cloisons s enfoncer dans le sol, et apparaître un nouveau palais des mille et une nuits, tout tendu de satin et de gaze vert d'eau, losange de guirlandes de roses avec des rideaux et des tentures de satin rose : au milieu, tombant d'une fontaine de inarbre, une cascade dont les eaux étaient sans cesse traversée par des rayons de lumière électrique de couleurs variant ta chaque instant.
Quand, au petit jour, le dernier invité eut quitté les salons et que le prince et la princesse de Metternich se trouvèrent seuls avec leurs amis intimes, le comte et la comtesse de Pourtalès, ils poussèrent un soupir de satisfaction et un cri de joie leur échappa. Personne ne s'était douté que durant toute la soirée et la nuit de cette féerie si admirable et dont ils recevaient tant de compliments, leurs sourires et leur amabilité cachaient
une transe indicible. Tous deux avaient eu l'esprit hanté de voir se renouveler chez eux l'horrible drame du bal du prince de Schwartzemberg, lors du mariage de limpératrice Marie-Louise. Gomme leur prédécesseur de 1810, ils avaient fait construire en planches cette salle délicieuse tendue de gaze vert d'eau et de guirlandes de roses et ils avaient le pressentiment que, comme chez lui, cette salle prendrait feu. Heureusement, il n'en fut rien; mais le bal n'en fut pas moins le signal pour la maison d'Autriche de nouveaux malheurs. « Il étai t temps que le prince et la princesse de Mette rnich le donnassent; quelques jours plus tard, c'eût été impossible » , écrivait un des chroniqueurs de cette époque.
En effet, l'archiduchesse Mathilde, fiancée au prince Humbert le futur roi d'Italie, jeune fille brune aux yeux brillants, une jolie figure espiègle et gaie, air enjoué et mutin, insouciante, qui riait avec des éclats sonores et battait des mains en sautant quand elle était joyeuse, mourait brûlée après des souffrances épouvantables, comme pour répondre aux pressentiments qui avaient assailli l'esprit du prince et de la princesse de Metternich. L'archiduchesse aimait fumer des cigarettes d'Orient, mais son père, l'archiduc Albert, — le vainqueur de Gustozza — le lui ayant défendu, elle ne fumait qu'en cachette, et un jour, prête à aller au bal, vêtue d'une robe de gaze, surprise par quelqu'un qui entrait chez elle, elle cacha sa cigarette allumée dans les plis de sa robe qui prit feu, et en un instant elle fut entourée de flammes. Elle survécut quelque temps dans les plus terribles douleurs.
Puis, quinze jours après, l'archiduc Maximilien tombait sous les balles de Juarez.