VIVE LA POLOGNE
autocrate, ce maître absolu des hommes et des choses de son immense empire, était un désabusé, que rien n'intéressait : tous ses désirs étaient satisfaits, tout et tous pliaient à sa moindre volonté, il n'avait aucun attrait dans la vie. Le regard de ce géant dont les yeux se dirigeaient dans le vide fixait quelque objet perdu, bien au delà des personnes qui l'entouraient et des lieux où il se trouvait. Et tout le temps qu'il resta à Paris, qu'il fût au bal ou à la revue, à l'Opéra ou aux courses, il conserva cette physionomie de dégoûté et ce regard vague qui à travers l'espace allait se perdre tout au loin.
Le 5 juin 1867, vers 3 heures et demie, le maréchal en grande tenue était sur le point de partir pour la gare du Nord saluer le roi de Prusse, à son arrivée, quand il reçut ce rapport d'un officier de la place :
5 juin 1867
L'empereur de Russie, avec ses deux fils, est venu visiter la Sainte-Chapelle vers 2 heures. lia été accueilli aux cris de « Vive l'Empereur » . Mais immédiatement après cette acclamation, deux ou trois voix partant d'un groupe formé pour la plupart d'avocats en robe, ont fait entendre les mots de « Vive la Pologne » sur une intonation un peu plus élevée que la conversation. Ces voix n'ont pas eu d'écho et les personnes voisines ont haussé les épaules. Il est probable que Sa Majesté a entendu ces paroles, attendu qu'elles ont élé dites quand elle arrivait tout près du groupe d'où elles sont parties.
Sa Majesté a regardé fièrement ce groupe et a passé.
Cette inconvenance vis-à-vis d'un hôte devait faire la fortune de son auteur, M. Floquet, qui devint par la suite premier ministre et président de la Chambre et qui dut surtout sa réputation à ses chapeaux à larges bords et à ses mots d'esprit demeurés légendaires.
A 4 heures et demie, le roi de Prusse descendait du train et était reçu par l'empereur Napoléon III. Très grand, avec ses cheveux et sa barbe blanche, l'air souriant, affable, sans façon ni morgue, il parut sympathique au premier abord. Mais les regards des assistants et ceux de la foule cherchaient davantage le comte de Bismarck. Dans son uniforme de cuirassier blanc, sa colossale et rude personne fut vite remarquée ; les yeux se détachèrent alors du Roi pour ne voir que le ministre; il paraissait à l'aise, sans préoccupation, satisfait même de se trouver là. Le croquemitaine sembla être un éléphant.
Combien l'amabilité, le sourire, la courtoisie et la noblesse d'aspect si franche du Roi cachaient-elles de prévention et même de duplicité? Chez ce superbe vieillard à l'esprit mystique, qui se croyait réellement l'oint du Seigneur et se disait à tous propos le bras de Dieu et son instrument, il y avait une connaissance profonde de Machiavel; et personne sous des dehors si loyaux ne savait aussi bien donner le change.
Et sous la bonhomie de son ministre, combien aussi on devait trouver d'astuce, de dureté et de mépris de tous les droits les plus sacrés et des sentiments les plus nobles et les plus élevés.
L'un demeurera un grand Roi, l'autre un grand ministre, parce qu'ils firent grand leur pays et qu'aux yeux des hommes et des nations le succès consacre la gloire.