IMPERATRICE CHEZ LE TZAT
gardes de Paris faisaient des taches qui tranchaient, mais il ne fit pas autrement attention à cet incident et sur son ordre, on fila au grand trot, et après dix minutes, on était sur l'avenue de l'Impératrice où la foule ignorante de ce qui s'était passé du côté de la cascade, s'agitait, se pressait, se bousculait, sur le passage des souverains pour mieux les contempler et les acclamer : près de l'Arc de Triomphe, elle devint si dense que dans le remous produit pour mieux voir, un grand jeune homme, un collégien presque, mince, tout fluet, trop serré, sauta sur le parapet de bois peint en vert de l'avenue — aujourd'hui disparu — et au moment juste où les souverains arrivaient, se dressa, tout droit au-dessus des têtes : le Tsar le fixa avec un regard indéfinissable, ce jeune homme qui n'était autre qu'Edouard Détaille comprit toute la portée de ce regard quand il sut ce qui s'était passé un quart d'heure auparavant — il demeure encore convaincu qu'en le voyant se dresser ainsi, l'empereur Alexandre avait cru qu'il en voulait aussi à ses jours.
Presque sur les traces de la voiture des Empereurs venait celle du duc de Leuchtenberg qui, voyant M. Raimbeaux démonté et taché de sang, l'appela et lui proposa de le ramener à l'Elysée d'où il arriverait.
Il finissait de parler et on lui posait des questions lorsque l'Impératrice rentra, elle alla droit à l'écuyer. « Que vous est-il arrivé? Nous avons vu votre cheval alezan blessé, en passant près de la cascade; un cent-garde le tenait par la bride. » L'Impératrice ne se doutait de rien, on la mit au courant : dès les premiers mots, elle fut frappée de commotion et elle
94 CANKOBE'IÎT
n'attendit pas la fin du récit, elle appela une de ses dames, descendit l'escalier sans rien changer à sa toilette, et faisant approcher une voiture qui était près du péristyle du palais — un coupé de service — elle monta dedans en disant au cocher : « A l'Elysée ».
Dix minutes après l'Impératrice descendait de voiture, montait le perron de l'Elysée et l'empereur de Russie, dont le bruit de la voiture sur le gravier de la cour avait attiré l'attention, se présentait suivi de ses deux fils pour recevoir cette visite inattendue.
A peine l'Impératrice vit-elle Alexandre II, qu'elle se jeta dans ses bras et comme prise d'une crise de nerfs, elle se mit à pleurer et demeura ainsi, pendant peut-être un quart d'heure, sans ouvrir la bouche. L'Empereur et les deux grands-ducs restèrent silencieux, jusqu'au moment où l'Impératrice se retira toujours en larmes et sans avoir desserré les dents, laissant ses visiteurs tout décontenancés et sans leur avoir rien appris.
Pendant que l'Impératrice était à l'Elysée, le préfet de police se rendait aux Tuileries et y annonçait que l'assassin était un tout jeune homme : un Polonais du nom de Bérézowski, et que c'était sur l'empereur de Russie qu'il avait tiré.
Il commençait à se faire tard, le maréchal Ganrobert rentra place Vendôme, et dans la soirée et le lendemain matin il reçut divers rapports qui lui apprirent avec précision ce qui s'était passé.
Au moment de la détonation, le capitaine Lubet, de la garde municipale, était à 2 mètres derrière l'assassin, et il s'était jeté en avant, les bras étendus, pour l'empêcher de passer; mais celui-ci demeurait immo-