L'ASSASSIN EST UN POLONAIS
bile, le visage décomposé, son pistolet touchait à terre comme s'il n'avait plus eu la force de le tenir, ce qui attira le regard du capitaine Lubet sur ses mains : elles étaient couvertes de sang. Le capitaine saisit l'homme au collet : celui-ci s'affaissa aussitôt en criant « Vive la Pologne ! » Au même moment le garde municipal Giraudeau — en civil — l'arrêtait par derrière. La foule, surprise, d'abord incertaine, se précipitait aussi sur l'assassin, et l' adjudant-major de la garde municipale, Boixède d'Anglade, sautait à bas de son cheval en même temps que le capitaine Harem de Presles : il ne s'agissait plus de maintenir l'assassin, mais de le dégager de la foule, qui, furieuse, hurlait : « Vive l'Empereur! » et « à mort l'assassin! » et cherchait à s'en emparer. Arrivaient maintenant les agents Polverini, Tramoni, Guescain et Duval, puis le maréchal des logis Guercheet le brigadier Buscail, de la garde municipale et un trompette : la bagarre devint à ce moment violente; on levait les cannes, on se battait, on criait. Le capitaine de Presles avait ses épaulettes arrachées. Enfin, officiers, gardes et agents prenaient le dessus et isolaient le prisonnier de la foule hurlante. Le capitaine Lubet arrêtait un fiacre qui passait, priait les gens qui s'y trouvaientd'en descendre et y faisait monter l'assassin avec le sous-officier Buscail et le brigadier Guerche, et le véhicule partait à la préfecture.
Le prisonnier, interrogé en route, répondit sans réticence : il était Polonais, s'appelait Bérézowski, habitait rue Marcadet, 210, il travaillait aux ateliers de constructions des Batignolles dirigés par M. Gouin. L'arme dont il s'était servi était un pistolet à deux canons chargé chacun de quatre balles, ce qui avait
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amené réclatement de l'un des canons. Bérézowski s'étaitabrité, pour tirer, derrière « un gros monsieur» : M. Bonneau, 16, rue du Roi-de-Sicile, qu'on a retrouvé depuis, et qui reçut un éclat dans la figure, le coup ayant été tiré au-dessus de son épaule.
L'assassin, livré à la police, fut jugé en cour d'assises.
Cet attentat nous fut néfaste : d'abord tous les ennemis de la France cherchèrent à exciter contre nous l'empereur Alexandre et ils y réussirent. Beaucoup de journaux étrangers attisèrent le feu : Y Indépendance belge, la première, en affirmant que « vingtcinq Polonais, élèves de Saint-Cyr, avaient refusé d'aller à la Revue; » en fait, il n'y avait que cinq Polonais à l'École militaire et tous avaient figuré dans le rang : aucun n'avait manifesté, ni fait aucune observation, ni même prononcé un mot. Le maréchal Niel, en présence de tant de sottises, fut d'avis de ne rien répondre, et il eut raison.
Mais les conséquences de ces insinuations et de ces mensonges ne se firent pas longtemps attendre.
Le 23 juin, quinze jours après l'attentat, à peine l'empereur de Russie et le roi de Prusse étaient-ils rentrés dans leurs États, le marquis de Moustier, dans sa correspondance avec le prince de la Tour d'Auvergne, constatait les résultats néfastes de cette tentative d'assassinat : « Le roi de Prusse, disait-il, est revenu très satisfait ainsi que le comte Bismark; en revanche, on aurait constaté depuis le voyage à Paris un rapprochement resserrant de plus en plus les liens qui unissaient la cour de Russie à celle de Prusse. Le cabinet de Pétersbourg qui, jusqu'ici, n'avait pas accepté les
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changements territoriaux que la guerre a amenés en Allemagne, aurait, d'après M. de Bismarck, à la suite de conversations du Tzar et du roi de Prusse, modifié sa façon d'être dans un sens tout à fait favorable à la Prusse. » Et le baron de Talleyrand, ambassadeur à Pétersbourg, écrivait le 15 juillet 1867 : « L'affaire Bérézowski cause au chancelier russe d'assez grands soucis : on s'attend, de la part de M. Emmanuel Arago, aux plus virulentes attaques politiques, et l'on craint qu'elles restent sans réponse du côté de notre magistrature. » En effet, l'avocat de Bérézowski, M. Emmanuel Arago, au lieu de plaider pour son client, fit un réquisitoire violent et haineux contre l'empereur de Russie, et le jury, se refusant de le condamner à mort, lui accorda des circonstances atténuantes. En le punissant de la détention perpétuelle on enlevait au Tzar le mérite de demander sa grâce et on l'irritait profondément contre nous. Après 1870, son chancelier, le prince Gortchakoff, clans des confidences qu'il fit lors d'un séjour à Interlaken à M. de Ghaudordy, ne se gêna pas pour lui affirmer que ces faits avaient déterminé son souverain à aider le roi de Prusse, son oncle, dans son œuvre de démembrement de la France.
Quanta Bérézowski, il vit encore, croyons-nous; il y a quarante et un ans qu'il est à Nouméa : d'abord insoumis, il a essayé de se sauver, on l'a rattrapé mourant de faim et inanimé et on Ta mis au cachot, puis il s'est adouci avec l'âge et il est devenu bibliothécaire du pénitencier ; il possède une des barbes les plus opulentes que l'on puisse voir, car .elle descend nu-dessous de sa ceinture. Si le jury l'avait condamné iv. r
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à mort, il aurait été gracié, il serait probablement en liberté depuis plus de trente ans!
Les Parisiens cependant s'amusaient de cette avalanche de souverains et des fêtes perpétuelles qui se donnaient en leur honneur. L'air ennuyé et indifférent de l'empereur de Russie ne le rendait pas populaire. Le roi de Prusse, au contraire, avec son sourire gracieux et sa parfaite tenue qui n'excluait pas une bonhomie de bon goût, se rendait sympathique. Il fut particulièrement aimable avec le maréchal Canrobert et au bal des Tuileries il l'entretint assez longtemps. Peut-êlre n'ayant guère de sujet de conversation, il prit le premier venu, et lui montrant les tableaux qui étaient au mur de la salle des maréchaux — depuis brûlée en mai 1871, — il l'interrogea sur ses « prédécesseurs » du premier empire. — Ce furent quelques remarques banales, dont une frappa le maréchal : comme le Roi demandait : « Quel est celui-ci? » — « C'est le maréchal Augereau. » — « Oui, je l'ai connu, répondit le Roi, c'était mon ami; quand il était gouverneur de Berlin il me faisait monter à cheval avec
lui »
A un moment le Roi parla de ses premières armes qu'il avait laites en réalité à la bataille de Ligny ; à quoi le maréchal répondit : « C'est à cette bataille que mon frère a été lue. » Le Roi, toujours le sourire aux lèvres, avec cette aisance doublée de dignité, de noblesse et d'amabilité qu'il n'abandonnait jamais, raconta qu'en 1814 il avait dîné à la Malmaison, chez l'Impératrice Joséphine, avec son frère, son père, Frédéric-rGuillaume III et les empereurs de Russie et d'Autriche. L Impératrice, revêtue de mousseline blanche,