TOUJOURS
avait été charmante et avait fait les honneurs de la résidence avec une grâce qu'il n'avait point oubliée et il terminait ainsi : « Il me semble me souvenir que quarante-huit heures après elle élait morte. »
Avec d'autres personnes, il avait des pointes qui portaient d'autant plus qu'il les lançait en souriant. Ainsi, quelqu'un lui ayant parlé du palais de la Légion d'honneur : « Oui, je le connais bien : c'est là où j'habitais quand je suis venu en 1814. » N'était-ce pas ce souvenir persistant chez lui qui l'amenait à monter aux Buttes Chaumont et à contempler la capitale, comme il l'avait fait le jour de la bataille de Paris (30 mars 1814) et quand, revenu aux Tuileries, on lui demandait s'il avait été satisfait de sa promenade : « Oui, Paris s'est bien modifié depuis la dernière fois que j'y suis venu; il y a longtemps, il est vrai : c'était en 1814. » Toujours ce 1814! Ces mots choquèrent, mais pour la masse il parut aimable et son alfabilité si simple fit dire à quelqu'un qui l'approcha souvent : « Il a toujours l'air de revoir d'anciennes connaissances avec lesquelles il est heureux de se retrouver. »
Bismarck demeurait la grande curiosité parisienne du moment : il est vrai qu'on ne pouvait pas faire un pas sans se heurter à sa masse énorme, d'autant plus voyante qu'il affectait de porter l'uniforme blanc des cuirassiers de la landwehr dont il était colonel. A chaque réunion, si Ion se retournait, on se heurtait à ce géant qui apparaissait partout comme s'il se fût multiplié. Il affectait une grande bonhomie et, suivant son habitude, il faisait à tous des confidences et des déclarations qui étonnaient par leur brutalité.
A l'Empereur, il se vanta d'avoir, seul, mis obstacle
à la guerre que le Roi, à l'instigation du parti militaire, voulait déclarer deux mois auparavant.
Au maréchal Niel, il dit qu'il y avait tout avantage à loger les troupes chez l'habitant : « On économise, avec ce procédé, premièrement l'argent que l'on dépenserait à construire des casernes, et en second lieu, celui de la nourriture des troupes; les paysans et les bourgeois, chez lesquels ils vivent, leur fournissant le nécessaire. »
Un après-midi, que le maréchal Canrobert était dans son cabinet, on lui annonce le comte de Bismarck ; il se lève et lui serrant la main : « C'est moi qui aurais dû faire visite au président du Conseil. » — « Pardon, je suis colonel et vous êtes maréchal, c'est à vous que sont dus tous les honneurs. » — « Si vous vous mettez sur le terrain militaire je n'ai rien à objecter. » — Et la conversation s'engagea, enjouée, et sans la moindre contrainte; on en vint à parler de Sadowa et le comte Bismarck conta cette anecdote au maréchal :
« La journée était avancée, les troupes prussiennes ne faisaient pas de progrès. Le Roi se tenait à cheval sur un point élevé ; derrière lui, également à cheval, Mollke était à côté de moi. Une certaine inquiétude commençait à régner.
«Dans un combat, ne pas faire de progrès, c'est s'user et s'apprêter à reculer... Moltke, impassible, s'approcha de moi et tirant de sa poche un porte-cigares, l'ouvrit et m'en offrit un, sans dire un mot. .le le remerciai et, en allumant mon cigare, je fis en moi-même le serment que si, quand j'aurais fini de fumer ce cigare, l'armée du prince royal que nous attendions n'avait point paru, je prendrais l'un des deux pistolets de mes