‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 47 sur 194 · BISMARCK CHEZ LE MAHKCHAL CANROBERT · texte numérisé non relu

BISMARCK CHEZ LE MAHKCHAL CANROBERT

fontes et je me brûlerais la cervelle. Je n'avais pas encore fini de fumer que nous entendions les détonations et nous vîmes la fumée des canons du prince. J'ai gardé mes pistolets et quoiqu'ils fussent bien modestes, je les ai fait mettre sous un globe de verre dans mon salon à une place d'honneur. »

« A voir, continuait le maréchal Ganrobert, son regard franc et droit, et à entendre ce langage familier et essentiellement militaire, j'étais tenté d'oublier que j'avais devant moi le diplomate le plus en renom du moment, car il me rappelait plutôt les camarades avec lesquels je devisais autour d'un feu de bivouac. Je le lui dis en riant, et j'ajoutai : « Mais puisque ce n'est pas seulement le frère d'armes, mais le ministre, que j'ai devant moi, permettez-moi, comte, de vous adresser une question à laquelle vous ne répondrez pas si vous la jugez indiscrète : Est-il vrai que si nos deux pays ont évité une guerre qui les menaçait, il y a quelque temps, ce soit à vous qu'ils le doivent? » — «\ous ne pouvez me poser de question indiscrète, me répondit-il, car j'ai comme principe de toujours dire ce que je pense. Pour moi, il n'est pas de meilleure règle en politique. Croyez bien que si la guerre eût éclaté entre la France et la Prusse, personne ne l'eût déploré plus que moi. J'ai une très grande admiration pour votre pays et pour les idées de votre Empereur. Et je voudrais que, loin d'en venir aux mains, nous poursuivions en amis un même but. Le principe des nationalités préoccupe Napoléon III. Il n'est pas de pensée plus grande, mais avez-vous songé jusqu'où elle peut vous mener? Pour moi c'est bien simple : les peuples parlant la même langue, ayant la même origine, doivent

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appartenir au môme pays. Vous avez au sud du Rhin un peuple dont les idées et la langue sont françaises : la Belgique. Pourquoi ne vous tournez-vous pas de ce côté ?

"Je pensais que nous avions aussi, sur la rive gauche du Rhin, une province dont les idées étaient françaises, mais dont la langue ne Tétait pas, et je ne répondis pas. »

Nous offrir la Belgique ou nous pousser à nous en emparer, tournait chez lui à l'état de tic. Quand le prince de la Tour d'Auvergne avait été ambassadeur à Berlin, il l'y avait maintes fois engagé, sans que l'ambassadeur ait eu l'air d'entendre. Et, en 186", lors de son séjour à Paris, le lendemain du jour où il en parlait au maréchal Ganrobert, au fameux bal que l'Empereur et l'Impératrice donnèrent à leurs hôtes au palais des Tuileries, rencontrant dans le jardin réservé, illuminé à giorno, le prince de Beauffremont, colonel du 1er régiment de hussards, il lui lâcha à brûle-pourpoint cette boutade : « Votre Empereur n'a pas su tirer parti de sa position de 1866. Il aurait dû envahir la Belgique, et l'Angleterre n'aurait rien pu dire. » Et le prince de Beauflremont ébahi répétait ce propos le soir même au maréchal Ganrobert.

M. de Bismarck, le lendemain et le surlendemain, continuait à faire le bon apôtre et allait rendre visite à M. de Persigny et à M. Rouher, uniquement pour leur répéter la même chose.

L'année suivante (en 1868), le prince Napoléon étant à Berlin ne manqua pas de se rendre chez le président du conseil de Prusse qui en lui offrant un cigare lui refit sa proposition, le prince répondit :

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« Si j'ai bien compris, vous vous proposez de voler l'Allemagne du Sud, et vous nous dites, au lieu de crier au voleur et de nous conduire chez le commissaire, volez aussi de votre côté, et nous nous entendrons ainsi comme larrons en foire. »

Il lui coûtait d'autant moins d'offrir toujours ce qu'il ne possédait pas, qu'il était décidé non seulement à nier ses propositions, mais à soutenir mordicus que c'était la France qui les lui avait faites, et comme ses affirmations dans la presse étrangère, particulièrement en Angleterre, étaient appuyées de subsides considérables, elles étaient admises sans discussion comme parole d'évangile

Tant que le Tzar et le roi de Prusse furent à Paris, il y eut des bals presque tous les soirs : à l'ambassade de Russie, le jour de l'attentat, le 6 juin, ce fut plutôt morose; à l'Hôtel de Ville et aux Tuileries, ce fut splendide. A ce dernier bal M. de Bismarck, en recevant une rose de la main de la ravissante Mme Garette qui conduisait le cotillon, fit un tour de valse avec elle, et mettant la rose à sa tunique, lui dit : C'est avec vous, madame, que j'aurai dansé ma dernière valse, je ne l'oublierai pas. »

Au bal de l'ambassade de Prusse, il fut très aimable avec Mme de Pourtalès : au souper, servi par petites tables, il se mit à côté d'elle, puis il la suivit quand elle se retira, raccompagnant dans le vestibule de l'ambassade où il l'aida à mettre sa sortie de bal. Tandis que Mme de Pourtalès assise sur une banquette, dans l'une des fenêtres qui donnent sur la cour, attendait sa voiture, il s'approcha d'elle et, avec cette expression séduisante et enveloppante que savait si bien

prendre « ce géant brutal « , il commença à lui parler de « la grande patrie allemande ». — « Vous lui appartenez, dit-il, pourquoi ne venez-vous pas à Berlin? Vous y seriez fêtée, vous si jolie, si aimable... pensez... quelle situation vous y auriez... Les Pourtalès sont Neufchàtelois et fidèles sujets et serviteurs des rois de Prusse... » — « Mais nous, nous sommes Alsaciens. » — "Oui, mais l'Alsace appartient à la grande patrie allemande. Voyez comme on y parle allemand. L'école comme le sermon s'y fait en allemand, et puis les Alsaciens n'aiment pas l'Empereur : il a été trop bon avec eux, il aurait dû défendre de parler une autre langue que le français... Voyez-vous, l'Alsace est une province allemande... » — « Non, c'est le plus beau fleuron de la France. » Le rusé diplomate cherchait à amener la belle comtesse à reconnaître que l'Alsace était allemande et à se rendre compte du degré de patriotisme qui existait chez ses habitants.

La voiture étant annoncée, la conversation en resta là cette fois.

Gomme l'empereur de Bussie, le comte de Bismarck alla aux Variétés applaudir la Grande-Duchesse de Gérolstein ; il était dans une baignoire avec le maréchal de Moltke et l'attaché militaire français à Berlin, le colonel Stoffel. Il rit beaucoup des farces et caricatures des petits princes d'Allemagne et de leurs cours : « G est tout à fait ça » , répéta-t-il plusieurs fois. Pendant les entr'acles il se promena dans les couloirs où la curiosilé publique put se satisfaire. «Tiens, c'est Bismarck ! » « Mais il n'a pas l'air si méchant » « Il n'a pas l'air d'un ogre. » — Les Parisiens se le figuraient se nourrissant chaque matin d'un hanovrien ou d'un danois

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qu'il broyait de quatre ou cinq coups de dents de son énorme mâchoire.

A un dîner, le maréchal Vaillant qui était à côté de lui, voulant lui faire la cour, lui dit : « Vous plaisez beaucoup aux Parisiens, vous les avez conquis par votre air crâne et bon enfant, et à la revue quand on vous a vu au sortir du champ de course, on a crié « Vive Bismarck » . Lui, qui ne se laissait pas abuser, répondit en souriant : « Oui, j'ai bien entendu : ce n'était pas vive Bismarck que l'on a crié, mais « Vlà Bismarck ! v'ià Bismarck î ... Ce n'est pas la même chose, mais ça me flatte tout de même. »

A l'empereur de Russie et au roi de Prusse succéda le Sultan : il parut un sauvage, il ne voulut pas donner le bras à l'Impératrice; à table il regardait à droite et à gauche pour voir comment on mangeait — et il retroussait les manches de sa tunique toutes couvertes d'or pour ne pas les salir.

La distribution des récompenses de l'Exposition universelle eut lieu pendant son séjour et il la présida avec l'Empereur et l'Impératrice. Cette cérémonie fut lugubre. Elle eut lieu le 1er juillet. La veille était arrivé un télégramme au ministère des Affaires étrangères annonçant que l'empereur Maximilien avait été probablement fusillé.

Cette dépêche était parvenue assez tard le soir; le comte Antoine de Gontaut-Biron, qui était seul de service au cabinet du ministre, quai d'Orsay , la déchiffra : « L'empereur Maximilien aurait été fusillé le 19 juin. Ce fait aurait été apporté par le commandant du navire l'Elisabeth actuellement à Vera-Gruz. »

\T. do Contant, vu la gravité do la nouvelle, se ren-

dit aux Tuileries et remit le télégramme à l'Empereur. « Vous et moi, lui dit Napoléon III après l'avoir lu, nous sommes seuls à connaître cette nouvelle : demain a lieu la distribution des récompenses de l'Exposition. Jusqu'à la fin de cette fête il faut que personne n'en sache rien. Donc, pas un mot. »

Le lendemain matin, à huit heures, l'Impératrice, qui avait été prévenue, était prête, tout en noir, et fort nerveuse; elle fit appeler l'une de ses lectrices, Mlle Marion, la fille du général de cavalerie de la garde, — aujourd'hui Mme la comtesse Glary — et sans lui dévoiler le secret, lui dit qu'elle l'emmenait séance tenante à Saint-Roch où elle voulait aller ; elle monta dans un petit coupé, et accompagnée de Mlle Marion se rendit à l'église, s'agenouilla près d'un pilier à l'autel de la Vierge, là où sont les admirables statues de Michel Anguier représentant la Nativité, et demeura en prière, absorbée, la tète entre ses deux mains pendant longtemps.

A l'heure annoncée dans la journée (1er juillet), l'Empereur, l'Impératrice, le Prince Impérial et le Sultan prirent place sur l'estrade préparée au centre du palais de l'Industrie. Et à peine étaient-ils installés qu'un aide de camp apporta à Napoléon III une dépêche : « Le capitaine d'une frégate autrichienne a télégraphié de la Nouvelle-Orléans au ministre d'Autriche à Washington que l'empereur Maximilien a été exécuté et que Juarez refuse de délivrer son corps. »

Le maréchal Ganrobert qui était peu éloigné du souverain le vit écrire quelques mots et les faire envoyer au prince et à la princesse de Metternich qui, sans bruit, se levèrent et sortirent; quelques instants après tous

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