‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 52 sur 194 · LA VEILLE DE LA GUERRK · texte numérisé non relu

LA VEILLE DE LA GUERRK

C'était au commencement du mois d'août 1869. Le bruit courait que le maréchal Niel était alité : depuis longtemps il souffrait de la même maladie que l'Empereur, et comme lui, il ne montait que rarement à cheval et allait toujours au pas.

Bientôt ces bruits, d'abord vagues, se confirment et se précisent : le docteur Nélalon vient d'être appelé auprès du ministre et il a dû lui faire une opération que, selon la formule, l'on assure avoir réussi; cependant le surlendemain l'on dit tout bas que le ministre a été pris de fièvre violente, et le 13 août on apprend qu'il est mort.

Alors, mille bruits courent par la ville, et le docteur Péan publie, dans une revue scientifique, un mémoire où il raconte que le maréchal Niel a succombé à la suite d'une blessure occasionnée par la maladresse du docteur Nélaton. — Depuis, le fait a été nié; mais sur le moment, il fut partout colporté sans que personne l'ait démenti.

On a remarqué que, contre son habitude, l'Empereur n'a pas été au lit de mort du maréchal; l'on en conclut que lui-même est malade : certains disent même qu'il lest gravement : bientôt cela ne fait plus

116 GATNRORERT

de doute pour personne ; il est alité et ne peut plus présider le conseil. Le 3 septembre, le maréchal Canrobert se rend à Saint-Cloud; il voit un instant l'Impératrice qui est morose, et il lit sur le visage des aides de camp, officiers et chambellans de service une inquiétude non déguisée. Il revient le lendemain, 4 septembre, vers 10 heures du matin : les figures se sont encore allongées, mais n'importe à qui il s'adresse, il se bute à un mutisme absolu : il part, pour revenir dans l'après-midi et encore le soir à 10 heures; alors seulement il apprend qu'un célèbre professeur allemand, le docteur Kelius a été mandé la veille de l'université d'Heidelberg où il professe, et qu'il vient d'arriver il y a quelques instants : il est en ce moment même en consultation avec les médecins qui soignent l'Empereur. Le docteur Kelius a été appelé à la demande de la princesse Marie de Bade — duchesse de Marmiton. — C'est un grand vieillard, dont la figure encadrée de cheveux d'un blanc immaculé est pleine de charme quoique grêlée par la petite vérole. Il a une distinction et une tournure de grand seigneur et il jouit à la fois de la réputation d'un opérateur adroit et d'un médecin sagace; un mystère plane sur sa naissance; on le prétend membre de la vraie famille grand-ducale de Bade, ce qui double sa réputation médicale.

Son arrivée augmente l'émotion et l'inquiétude. Aussi lorsque le lendemain 5 septembre 1869, le maréchal Ganrobert est à 7 heures à Saint-Cloud, il commence à démêler la vérité et à comprendre la cause de l'inquiétude de la veille qui subsiste encore. L'Empereur souffre de coliques néphrétiques, qui donnent

Page 1