‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 54 sur 194 · INQUIETUDES EN EUROPE J · texte numérisé non relu

INQUIETUDES EN EUROPE J

Tlmpératrice, maîtresse d'elle-même comme toujours dans les crises graves, elle se décida, pour calmer l'opinion, à faire coûte que coûte transporter l'Empereur dans un fauteuil, au conseil qui aurait lieu le 7. On le roula en effet, ce jour-là, jusqu'à la salle où étaient réunis les ministres, mais à peine y fut-il qu'il tomba en syncope et qu'il fallut le ramener : les assistants en furent profondément affectés, mais l'on put insérer au Moniteur que l'Empereur allait bien et qu'il avait présidé le conseil.

Heureusement la crise néphrétique avait cessé, et à partir du 8 septembre l'Empereur reprit chaque jour des forces et le 1 1 l'Impératrice put le montrer aux Parisiens.

a Je rencontrai, écrivait le soir le comte Witzthum, à M. de Beust, trois voitures précédées de piqueurs descendant les Champs-Elysées. C'étaient l'Empereur et l'Impératrice allant à Paris. Cette lugubre promenade, trop souvent annoncée, trop souvent remise, s'accomplissait malgré la pluie dans un même silence sans qu'une seule acclamation n'ait salué l'auguste convalescent. »

Le 14 eut lieu l'audience que le maréchal Prim demandait depuis le 27 août : il lui était recommandé de « ne pas venir en uniforme » pour passer inaperçu; lord Clarendon et lord Lyons, qui attendaient aussi une audience depuis plusieurs jours, furent encore ajournés; toutefois la conversation que l'Empereur eut avec le maréchal Prim ne l'avait pas trop fatigué, puisque dans la soirée on put le voir, en voiture découverte avec l'Impératrice et Mérimée, parcourir les bois de Villed'Avrav.

La maladie de l'Empereur devait, d'ici peu, nécessiter nue opération. Les médecins la déclarèrent urgente, le 3 juillet 1870, dans une consultation sur laquelle plane encore le mystère. Cette opération, à cette époque où l'asepsie n'était pas connue, était grave : Napoléon III en est mort en 1873 et le maréchal Niel venait d'y succomber. On en redoutait donc, avec raison, le résultat pour l'Empereur, et sans que la plupart des courtisans et des ministres arrêtassent encore leur esprit sur l'éventualité de la mort prochaine du souverain, tous jugeaient que les douleurs terribles qui le torturaient le rendaient impotent et incapable de s'occuper des affaires et cette constatation, qui était générale, augmentait l'influence de l'Impératrice.

Depuis 1859 elle siégeait au conseil, ce qui était sans précédent. Elle imposait souvent à l'Empereur, qui ne savait pas lui résister, des mesures ou des actions auxquelles il répugnait. En 1865, époque où elle avait été régente pour la seconde fois, l'Impératrice s'était créé un parti personnel, au moyen duquel elle avait acquis la principale autorité dans le gouvernement et avait pesé en plusieurs circonstances importantes sur les décisions à prendre. L'étal précaire de la santé de l'Empereur doublait encore cette autorité et cette omnipotence.

Toutefois l'Impératrice n'eut aucune action sur le choix du successeur du maréchal Niel au ministère de la Guerre. Ce ministre qui depuis longtemps se savait malade et par moments désespérait d'arriver à un résultat, à cause de l'opposition du parlement, à la mise en état de défense du pays, avait entretenu l'Empereur et le principal de ses collaborateurs, — le

LE G EN Kit AL LK BOKUF 12J

général Gaslelnau — de l'éventualité de sa mort et leur avait désigné le général Le Bœuf comme le plus capable de continuer son œuvre.

Aussi le 14 août, le lendemain de la mort du maréchal Niel, l'Empereur alité eut, à Saint-Cloud, un long entretien avec le général Caslelnauet le chargea, car il n'en était pas capable lui même ce jour-là, d'écrire au maréchal Le Bœuf, alors commandant le corps d'armée de Toulouse, pour lui offrir le ministère en lui rappelant que c'était le vœu du maréchal Niel. Le général Le Bœuf désirait ne pas aller au ministère, mais il considérait qu'une demande de l'Empereur était un ordre, et il eût cru manquer de dévouement, en déclinant l'avance qui lui était faite. Aussi accepta-t-il.

C'était un beau et brave soldat que le maréchal Le Bœuf et c'était aussi un homme d'une grande valeur intellectuelle et morale Nous avons vu l'action qu'il avait eue sur l'armée en Crimée, comment il releva son courage et maintint chez tous, malgré les souffrances et les déboires, l'énergie et l'espérance.

Grand et d'une belle prestance, avec des traits nobles et énergiques, des façons aimables et une brusquerie de bon aloi, il était aimé et admiré de ceux qui l'avaient vu à l'œuvre. Esprit éclairé, comme président du comité d'artillerie, il s'efforçait de donner confiance dans le matériel existant, tandis qu'en secret il incitait les généraux de Reffye et Trcuille de Beaulieu à créer un canon se chargeant par la culasse pour remplacer celui de 1858. Les expériences désastreuses des multiples essais tentés sur les canons Krupp, qui éclataient tous, ne le décourageaient pas. Jusqu'au dernier jour il prescrivit l'étude de la fabrication des pièces en

122 CATNROBERT

acier. C'est à lui aussi, après Napoléon III, à qui on doit le perfectionnement et l'adoption du chassepot, le meilleur fusil de cette époque.

On lui a beaucoup reproché son dévouement exagéré à l'empereur et de n'avoir eu d'autre critérium, que cette phrase : « L'Empereur a dit cela, l'Empereur le veut ainsi » Sa condescendance aux idées du souverain était exagérée, et il eut quelquefois le tort, surtout lors de la guerre de 1870, de ne pas lui dire toute la vérité de peur de lui faire de la peine. Mais il faut aussi le reconnaître : il eût été un excellent ministre de la Guerre si le gouvernement autoritaire avait duré. Napoléon III était, quoi qu'on en ait dit, et ses lettres et ses notes manuscrites conservées au ministère de la Guerre en sont une preuve éclatante, l'homme de beaucoup le mieux renseigné sur l'armée et la nation allemande, et personne, non plus, n'avait, autant que lui, des idées aussi justes et aussi pratiques sur l'organisation de l'armée française et sur la préparation à la guerre. Ainsi, l'Empereur était revenu six fois à la charge auprès du maréchal Niel pour obtenir la création permanente des corps d'armée tels qu'ils devraient entrer en campagne, mais il s'était buté contre la ténacité irréductible de son ministre, tandis que, dès sa première entrevue avec son successeur, le général Le Bœuf, il le décida à commencer cette organisation qui est aujourd'hui considérée comme la base fondamentale de toute constitution d'armée. Malheureusement, le gouvernement parlementaire, inauguré le 2 janvier 1870, arrêta net la réalisation du projet si cher à Napoléon III.

Le maréchal Le Bœuf est mort de désespoir, sans une

Page 1