LE TZAF ALEXANDRE II
insistant particulièrement sur la journée d'Inkermann et en faisant grand éloge de l'armée française.
« Je me permis de lui répondre : « A cette époque, « Sire, la France avait le malheur d'être l'adversaire de « la Russie, mais aujourd'hui, grâce à Dieu, les choses « sont bien changées, et, de la guerre de Grimée, nous « nous souvenons uniquement de notre confraternité « d'armes cimentée par de rudes combats. »
« Alors, me prenant la main, l'Empereur me la serra avec effusion, puis il m'expliqua combien l'absence des chemins de fer avait été funeste pour la Russie qui se trouvait dans la position retournée de 1812... C'est à ce moment qu'une porte, donnant sur le salon, s ouvrit et donna passage à une dame très grande dont la pâleur anormale et l'attitude maladive m'impressionnèrent.
« Cette malheureuse Impératrice avait l'aspect de la statue de la douleur. Je vois encore ses yeux bleus très doux et tristes. Elle était grande et très mince; elle paraissait avoir été belle, et avait véritablement l'air d'une souveraine. Elle était vêtue de noir et très simplement. Il me sembla que son second fils — qui devait être Alexandre III — avait un regard identique.
« Le lendemain, à 10 heures, la famille impériale repartait : je me trouvais à la gare lors de son entrée en wagon et je saluai encore une fois Leurs Majestés. Leur séjour, heureusement, n'avait été troublé par aucun désagrément.
a A Nice, l'Empereur, l'Impératrice et leur suite s'installèrent dans deux villas contiguës — les villas Bermond et Pellio — situées à l'extrémité de la ville, et dont les charmantes constructions à l'italienne émergeaientde délicieux massifs de palmiers, d'arbres divers
et de fleurs superbes. Le césarévitch se logea sur la promenade des Anglais, à la villa Diesbach, aujourd'hui démolie et remplacée par celle du prince d'Essling.
« Le césarévitch m'avait moins impressionné que son père et sa mère; il était très grand, très fluet, d'une jolie figure avec de très beaux yeux; il me parut très aimable et très doux : mais n'ayant pas causé avec lui, je ne pus guère le juger. Je sais qu'à Nice, où il se promena et où il alla souvent, le soir, au théâtre italien, il fut apprécié de tous ceux qui eurent l'occasion de l'approcher.
« L'Impératrice resta l'hiver à Nice, le Tsar rentra en Russie avec les jeunes grands-ducs et le césarévitch, au bout d'un ou deux mois de séjour à la villa Diesbach, voyagea en Italie.
« On m'a raconté que dans une promenade à cheval il fit une chute et que ce fut le point de départ de l'aggravation de sa maladie. En effet on dut le ramener à Nice à la villa Bermond, chez sa mère, où il s'alila pour ne plus se relever. On disait qu'il avait une méningite; mais le malheureux — d'après l'autopsie qui fut faite après sa mort — était mortellement atteint de plusieurs affections incurables et ne pouvait plus vivre.
« On fit appeler de Toulon le docteur Alquié qui avait été directeur de l'École du Val de Grâce et qui jouissait d'une grande réputation : il eut plusieurs consultations avec les deux médecins russes qui suivaient l'Impératrice et son fils, et le péril ayant été reconnu imminent, on télégraphia au tsar qui vint avec les grands-ducs.
« Sans doute le césarévitch ne se faisait plus d'illu-
INQUIETUDE DU TZAll IL
sion sur son état, car il demanda à sa mère de prier sa fiancée de venir le voir encore une fois.
a Le Tsar franchit les 4,000 kilomètres qui séparent Pétersbourg de Nice en trois jours et quatre nuits.
« Il s'arrêta vingt minutes à Paris, dans la gare du Nord. L'Empereur et la princesse Mathilde s'y trouvaient : après les saluts et compliments d'usage, ils montèrent dans le wagon et l'on parla de la santé du prince. Le Tsar n'avait pas reçu de ses nouvelles depuis son départ de Cologne, c'est-à-dire depuis la veille au soir : Napoléon III, de son côté, n'avait pas non plus de dépêche : il avait télégraphié au préfet et à la grande-duchesse Marie, le 20 avril :
«Nous sommes inquiets du grand-duc. Espérez-vous « le sauver? Nous prenons une grande part à vos inquié- « tudes.
« Napoléon. »
D'un moment à l'autre il attendait la réponse et il promit au Tsar de la lui faire transmettre, aussitôt qu'elle arriverait, sur le point de la ligne où il se trouverait. Les deux souverains se serrèrent ensuite la main et le train repartit, par la ceinture, gagnant la ligne de Lyon. Une demi-heure après, la dépêche parvenait aux Tuileries et l'Empereur me l'envoyait à Lyon avec ces mots.
« A S. M. V Empereur de Russie sur la route de Lyon. Je reçois du préfet la dépèche suivante.
«Nice, 21 avril 1865. il h. 10 matin.
u Préfet des Alpes-Mari limes à ministre.
« Nuit comparativement meilleure, même calme « depuis 3 heures. Ce matin, réveil avec tête presque « libre. Danger toujours présent. »
« J'avais reçu, comme tous les fonctionnaires, avis de m'abstenir de toute démonstration, l'incognito du Tsar étant absolu, et j'avais, d'accord avec le préfet, M. Henri Chevreau, fait consigner la gare dans laquelle le train devait arriver vers minuit.
« Cette dépêche reçue, je me mis en petite tenue et je me rendis seul avec un aide de camp le commandant Boussenard au chemin de fer : en y arrivant j'appris que le train impérial avait deux heures de retard; il lui avait fallu attendre une correspondance d'Allemagne qui amenait la fiancée du césarévitch.
« A 2 heures du matin, le train impérial entrait en gare : il s'était à peine arrêté que je vis une portière s'ouvrir, et un grand chien, un superbe danois, sauta sur le quai et en même temps j'entendis son maître le rappeler : « Milord ici, milord ici. » Et le maître apparut à son tour en jaquette, en chapeau mou, un petit fouet à la main. C'était l'Empereur : j'allai à lui, je le saluai, lui annonçant l'arrivée de la dépêche attendue avec impatience et je la lui communiquai :
« L'Empereur me remercia chaudement : « Je n'avais « plus de nouvelles depuis vingt heures, me dit-il, et « songez dans quelles transes je vivais. » Il m'apprit