‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 61 sur 194 · LE FOND ET LA FOKME · texte numérisé non relu

LE FOND ET LA FOKME

à la tribune et lit la déclaration annoncée que le maréchal écoute avec attention et qu'il résume ainsi dans un télégramme qu'il envoie à Vichy : « Communication aux Chambres : renonciation Hohenzollern annoncée officiellement par ambassadeur d'Espagne ; négociations continuent, » puis se remettant à sa lettre interrompue, il apprécie les déclarations ministérielles : « La communication faite au Sénat par le gouvernement n'a pas satisfait l'opinion même des sages sénateurs. L'ambassade d'Espagne prévient officiellement le gouvernement français que le prince de Hohenzollern n'acceptera pas la couronne d'Espagne. Quanta la Prusse, on est en négociations avec elle et l'on ne pourra informer le Sénat qu'après-demain vendredi de leur résultat. Evidemment, on hésite des deux côtés à déclarer la guerre : mais elle semble être dans l'air. Du reste aucun préparatif ostensible n'a été fait de part et d'autre. »

Le jeudi 14 juillet, le maréchal n'apprend rien de positif. « Je t'ai adressé hier le résumé de la situation, écrit-il dans la matinée, le prince de Hohenzollern renonce conditionnellement au trône d'Espagne : le Roi de Prusse prétend rester étranger à l'affaire. Il est évident que Y amour-propre est en jeu des deux côtés et que, d'accord sur le fond, on est loin de l'être sur la forme ! Ce serait cependant lourd à porter une responsabilité de guerre générale qui n aurait pas d'autre base. »

Ces idées de tant de bon sens ne devaient pas être partagées par les ministres qui jugèrent moins lourde que le maréchal la responsabilité de la guerre. Mais lui, il ne peut croire encore à la rupture, et le soir il télégraphie : 9 heures 15 du soir : « Malgré grande baisse

et grands bruits de guerre, situation est plus pacifique que belliqueuse. »

Toute cette journée du 14 juillet, il l'a passée au camp de Saint-Maur près de Vincennes, à faire manœuvrer ses troupes. Il est rentré vers 5 heures, et il finit de dîner à 8 heures et demie du soir. Le voile se déchire alors tout d'un coup : un officier lui apporte l'ordre de préparer le départ des divisions de l'armée de Paris et de leur faire distribuer des effets de campement.

Quarante-huit heures après, devant la mauvaise volonté de l'intendance, il devra se plaindre au ministre qui, le 17 juillet, lui écrira pour couper court aux difficultés que ce service met à la mise sur pied de l'armée : «Tout fonctionnaire de l'intendance qui refusera aux troupes le matériel ou les moyens dont elles auront besoin pour se mettre en route, sous prétexte de formalités réglementaires, sera puni d'une façon exemplaire. »

Le lendemain du jour de Tordre de départ des troupes de Paris, le 15 juillet, le maréchal va à la Chambre des députés et assiste d'une tribune à la séance, et il écrit le soir à la maréchale : « L'opposition a cherché à prouver que le gouvernement français avait amené la guerre et nos ministres qui sont peu hommes d'État n'ont pas avancé les affaires. Je suis sorti avant la fin de la séance sous une fâcheuse impression. » C'était le jour où M. Thiers, hué par la majorité, avait cherché à empêcher la rupture et où il avait dit : « Voulez-vous que l'Europe dise que le fond était accordé, et que, pour une question de forme, vous vous êtes décidés à verser des torrents de sang... il y aura

Page 1