‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 62 sur 194 · C'EST LA G 0 ERRE · texte numérisé non relu

C'EST LA G 0 ERRE

des jours où vous regretterez votre précipitation... et quant à moi je décline la responsabilité dune guerre aussi peu justifiée. »

Ce à quoi M. E. Ollivier répondit par la fameuse phrase : « Nous acceptons notre responsabilité d'un cœur léger. »

Toute la soirée de la veille, il y avait eu des -manifestations sur les boulevards, et des bandes nombreuses étaient passées place Vendôme. Pour la soirée du 15, on annonçait de nouvelles démonstrations et des illuminations générales, a Ce n'était pas ainsi qu'on devait se préparer à une chose aussi grave que la guerre. »

Tard, il télégraphie à la maréchale que les trois armées dont il a parlé n'existent plus. Il y a 8 corps dont le 6e sera commandé par lui.

Sur cette dépèche qu'elle reçoit dans la nuit, la maréchale prend avec ses enfants le premier train, et descend le 16 au matin à l'hôtel du lei corps d'armée place Vendôme, où tout est en mouvement.

Tandis que le maréchal embrasse ses enfants et sa femme, le commandant Boussenard parcourt tous les bureaux du ministère de la guerre pour savoir comment est composé le 6e corps et obtenir le général Letellier Valazé, que le maréchal Ganrobert estime particulièrement, comme chef d'état-major : il demande aussi pour le maréchal « un aide de camp : le capitaine Grosjean; « bon et solide, très dévoué et toujours prêt à tout » , et un jeune officier d'ordonnance de cavalerie, M. Baudens, lieutenant de hussards, « charmant jeune homme, un peu délicat, mais désireux de bien faire » .

Rue Saint-Dominique, au cabinet du ministre, le commandant Boussenard trouve l'état-major général, «oit 30 officiers d'état-major de tous grades, dans une salle, travaillant sur des pupitres de bois blanc, comme des collégiens à l'école primaire, et, à côté, un lot de mobiles servant de secrétaires. Tout le monde est ahuri de la décision qui supprime les trois armées constituées depuis 1867, et qui oblige à un long travail pour constituer sur des bases normales les 7 corps et la garde. L'archiduc Albert a mis une telle insistance pour obtenir cette transformation que, quelque intempestive qu'elle soit, l'Empereur a cédé. Le commandant Boussenard peut au moins connaître la composition du (3e corps : quatre divisions d'infanterie et une de cavalerie : le tout devra se réunir au camp de Ghâlons. L'état-major du maréchal se composera ainsi : général Henry, chef d'état-major; général Borson, sous-chef; commandants Roussel et Gaffarel; capitaines Leps, de Valin, Aubry, Grosjean, attachés à l'état-major.

Le commandant Boussenard eut beau insister : on lui refusa le général Letellier-Valazé; il avait déjà un commandement qu'on ne voulait pas lui enlever. Il apprenait cependant que le général Osmont ayant été désigné comme chef d'état-major du maréchal Bazaine avait été remplacé par le général Manèque sur la demande du maréchal Bazaine, qui invoquait pour obtenir cette mutation des engagements pris antérieurement par lui vis-à-vis du général Manèque.

Aussi le maréchal Ganrobert fut mécontent de n'avoir point avec lui un collaborateur de son choix, et de se voir traité sur un pied tout différent que son collègue le maréchal Bazaine.

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Mais il était encore plus ennuyé de la désignation du général Henry, car s'il ne le connaissait pour ainsi dire pas, aucun choix cependant ne pouvait lui être plus désagréable. Depuis la guerre de Grimée, le prince Napoléon avait déblatéré tant qu'il avait pu contre le maréchal Ganrobert qui le considérait comme sa bête noire, et le général Henry ayant été attaché à l'étatmajor du prince et même ayant fait auprès de lui fonction de sous-chef d'état-major en Italie en 1859, le maréchal eût voulu à toute force ne pas avoir quelqu'un qu'il considérait comme l'intime d'un ennemi aussi violent que le prince Napoléon. Il eût souhaité, et ce n'était que raisonnable, choisir lui-même comme chef d'état-major quelqu'un qui eût sa confiance, avec qui il eût pensé tout haut, et à qui il eût communiqué la moindre de ses idées : tels avaient été avec lui le général de Martimprey en Grimée et le colonel de Senneville, tué à Magenta, en Italie.

Le général Henry était un beau soldat. Avec ses longues moustaches, sa haute taille, droite, bien prise, ses larges épaules, on l'eût pris pour un cent-garde ou un tambour-major. Honnête homme, patriote, né à Metz dont il connaissait bien les environs, il était actif et bon garçon, malheureusement sans éducation première, « criard insupportable » , sans tact, souvent grossier, il conservait toujours l'aplomb de la blague qui lui avait tant servi dans sa carrière. Il connaissait le service, mais ce n'était pas un esprit élevé, capable d'idées générales ni d'aucune inspiration et souvent il oubliait de donner des ordres ou de prendre des précautions qui ressortaient de son initiative. Si ses relations avec le maréchal furent correctes, s'il sut à peu

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près assurer l'exécution des ordres, jamais toutefois la confiance qui eût été nécessaire n'exista entre eux.

Le colonel Borson, tout l'opposé du général Henry, grand, très mince, droit, avec une figure régulière, un regard et des façons aimables, était la distinction et la modestie même : sa vie est un vrai roman. Quoique italien on l'admit à l'école polytechnique; entré ensuite dans l'armée piémontaise, il fut aide de camp de Tcharnowski, ce vétéran de l'insurrection polonaise de 1831 que Charles Albert et les Italiens peu confiants dans leurs propres généraux avaient appelé à commander l'armée de l'indépendance en 1849. Il assista à ses côtés à la bataille de Novare, et le soir il était encore avec lui, derrière Charles-Albert, lorsque celui-ci signa son abdication. Depuis député au parlement de Turin, sous la présidence de Rattazzi et le ministère de Cavour, il était devenu chef d'état-major du général Castelborgo et ensuite aide de camp du roi Victor Emmanuel en 1859. En 1860, il opta pour la France et entra dans l'armée française où, depuis trois ans, il était chef du service géographique du dépôt de la guerre.

En raison de sa timidité, le colonel Borson malmené sans raison par le général Henry chercha à s'éloigner de lui ; et pour échapper à ses grossièretés il quitta l'étatmajor du 6e corps tout de suite après les batailles de Metz.

Le général Borson vit encore à Chambéry, ses cheveux et sa moustache sont maintenant d'un blanc d'argent, mais sa taille ne s'est pas courbée et il demeure aussi affable, aussi intéressant et cultivé qu'il était aux jours de Novare, de Palestro, de Rezonville et de Saint-Privat.

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Voici maintenant quels étaient les autres officiers de létat-major du 6e corps.

Le commandant Gaffarel était grand, avec des traits réguliers, « bon garçon, débrouillard, actif, ayant le feu sacré, militaire dans l'âme, connaissant le métier et le faisant bien, mais criant un peu trop après les hommes » ; toujours de bonne humeur, il répétait souvent : a la chasse est le plaisir des Rois; la guerre est le plaisir des Dieux. » Avec son entrain communicatif, son esprit militaire de bon aloi, c'était un type parisien un peu frivole, mais « excellent camarade » .

Le commandant Roussel, «très vigoureux et bel officier, presqu'un géant, intelligent, instruit et travailleur, utile et dévoué : il montait bien à cheval et savait remplir les missions les plus délicates avec tact et habileté » .

Le capitaine Grosjean, bon officier, montant également aussi bien à cheval, était actif et toujours prêt à marcher; le maréchal l'avait demandé, nous l'avons vu, comme aide de camp en raison de l'estime qu'il lui portait.

Le capitaine Aubry, doué d'une jolie tournure, était zélé, connaissait bien son métier : « sert bien, il est très estimé, très aimé, homme du monde accompli » Ainsi est-il qualifié par le maréchal Ganrobert.

Le capitaine Leps, instruit, intelligent, malheureusement très myope et délicat, atteint de dysenterie après les batailles il demeura longtemps à l'hôpital. Le capitaine de Valin également d'une faible constitution, toujours triste, vivait à l'écart; peu au courant, l'on comptait peu sur lui.

A coté de l'état-major était le cabinet composé du premier aide de camp, commandant Lonclas qui avait

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la confiance entière du maréchal et de la maréchale et qui la méritait : c'était un homme du monde, d'un caractère sûr, droit, plein de tact, calme, dévoué corps et âme cà son chef qui n'avait pas de secrets pour lui.

Le deuxième aide de camp, le commandant Boussenard : était bel officier, grand, droit, fortement charpenté au moral et au physique : avec un caractère tout d'une pièce, des convictions arrêtées et fermes et des idées élevées, il était très instruit, très laborieux et actif, trouvant moyen malgré son travail assidu d'aller dans le monde, de le connaître et de porter sur les gens des jugements justes : avec lui jamais de réticence, il disait au maréchal ce qu'il pensait et ce que son jugement et sa conscience lui dictaient. Quelquefois le maréchal lui en voulait quelque peu mais il revenait vite : Le commandant Boussenard eut le bras emporté à Rezonville, ce qui priva le maréchal d'un conseil éclairé et indépendant.

Le général Boussenard, après avoir commandé les 13e et 5e corps d'armée, vit retiré à Ghamplite dans la vieille demeure de sa famille où il s'est entièrement consacré à l'étude et à la charité.

Les officiers d'ordonnance étaient : le capitaine de Randal de l'artillerie et le lieutenant de Reynics de l'infanterie, le gendre du général de Gondrecourt le vieil ami du maréchal Ganrobert : tous deux étaient des gentilhommes dévoués au maréchal, bons officiers, actifs, intelligents et tous deux lui ont rendu de grands services.

Le 21 juillet, dans la soirée, le maréchal reçut dans le grand salon de l'hôtel de la place Vendôme les officiers de son état-major. Le général Henry les pré-

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