‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 66 sur 194 · MAUVAISE TENUE DES MOBILES · texte numérisé non relu

MAUVAISE TENUE DES MOBILES

inouï. Que ce fût de la caserne de Lourcine ou de la Tour-Maubourg, où ils avaient été réunis, ils avaient traversé la capitale comme une descente de la Gourtille. Le chef de bataillon à cheval, précédé d'un groupe mêlé de tambours et de clairons et suivi de la cohue de ses hommes, avait paru, sur le passage des colonnes, être une victime conduite à l'abattoir. La masse des mobiles, les vareuses déboutonnées, chantant, hurlant, lançant des quolibets ou des obscénités aux promeneurs arrêtés pour les regarder, avaient écœuré et attristé tous ceux qui les avaient vus.

Au fur et à mesure que l'on s'était approché de la Villette, où devait avoir lieu l'embarquement, les bataillons s'étaient égrenés; des groupes, des escouades étaient entrés dans des cabarets, si bien que toutes les guinguettes des environs de la gare étaient pleines le soir et qu'il avait fallu des patrouilles jusqu'à minuit pour ramener les retardataires et transporter les ivrognes.

Les officiers et les sous-officiers suivaient leurs hommes, n'osant rien leur dire. Comment auraient-ils pu faire autrement? La plupart, nommés de la veille, ne connaissaient pas leurs subordonnés , ignoraient tout du métier et tout particulièrement l'art de se faire obéir et d'imposer le respect de la discipline.

La sarabande commencée durant la traversée de Paris s'était continuée en chemin de fer, et un mobile complètement ivre, gesticulant et dansant sur le toit d'un wagon pendant la marche du train, avait eu la tête emportée par la voûte d'un tunnel.

Au camp rien n'avait été préparé pour les recevoir. On les avait amenés sur les emplacements occupés

15 jours auparavant par le 2e corps qui les avait laissés pleins d'ordures et d'immondices 11 leur avait fallu d'abord nettoyer leur campement; c'était du reste avec les corvées la seule occupation qu'on leur donnât, car ils n'avaient pas de fusils et on ne pouvait leur faire faire aucun exercice : ils traînaient alors désarmés, par bandes, en tenue honteuse, à travers le camp et dans les rues de Mourmelon, s'arrêtant dans les nombreux cabarets des alentours, et le soir, ils terminaient leur journée dans les maisons de débauche ou bien, envahissant les « beuglants » , ils chantaient à tue-tête répétant en chœur les couplets des chansons patriotiques ou ordurières que glapissaient d'une voix éraillée des filles aux toilettes décolletées et de couleur criarde.

Quelques-uns allaient plus loin, ils abattaient les monuments du camp, brisaient les meubles dans les établissements où ils allaient, certains même maltraitaient les habitants et une bande de trois d'entre eux pénétrait, le dimanche 3 1 juillet, dans la boutique d'un boucher nommé Bouvet, où le premier entré s'emparant d'un couteau resté sur l'étal se mit à hurler, en le brandissant. « Vous avez tous voté oui au plébiscite ; pour vous punir nous allons tuer l'un de vous; autant toi qu'un autre. » En même temps un autre, apercevant la fille du boucher, allait à elle, la frappait et la jetait par terre d'un coup de pied. Le boucher, avec une grande présence d'esprit, la releva et l'emporta dans ses bras jusqu'à l'arrière-boutique dont il ferma la porte à clef, et sortant ensuite par derrière, il appela du secours, ce qui effraya les trois vauriens qui s'enfuirent.

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Ces faits, connus du maréchal, le peinaient, et il voulait ramener au devoir et aux convenances ces écervelés. Il venait de sentir, à la revue des troupes de son corps d'armée, que les quelques paroles qu'il avait lancées, en passant devant le front des régiments, avaient été au cœur de ceux à qui il les adressait; aussi pensat-il qu'il aurait le même ascendant sur les mobiles : n'avait-il pas la réputation d'être le chef le plus rempli de sollicitude pour le soldat, celui qui cherchait toujours à assurer son bien-être; la démarche qu'il tenterait auprès de ces jeunes gens leur prouverait qu'on s'intéressait à eux etqu'on s'occupait d'améliorer leur sort.

Le soir le maréchal, après un dîner de seize couverts auquel étaient invités tous les généraux présents, annonça à ses aides de camp son projet. Le commandant Lonclas eut beau faire des objections, le maréchal était décidé, et les ordres furent donnés aux mobiles de se former, le 1er août, à 5 heures du soir, sur le front de bandière, pour être passés en revue.

A l'heure dite, le maréchal monta un cob très solide ({ue le commandant Boussenard lui avait acheté 3,000 francs de M. de Soubeyran, et suivi de ses aides de camp, de l'état-major du corps d'armée, de celui des deux divisions présentes et d'un escadron de lanciers, il se rendit au camp des mobiles. Il passa au pas devant le 1er, le 2e, le 3e et le 4 e bataillon, demandant de temps en temps comment étaient leur soupe et leur couchage, ajoutant qu'il s'inquiétait de les savoir mieux installés et qu'il avait écrit en conséquence. Jusqu'au 5e bataillon, aucun murmure; les mobiles, interrogés, répondaient poliment dans la position militaire, le képi à la main.

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Mais à hauteur du 5e bataillon, ayant demandé : « Gomment est votre soupe? » un mobile répond par une grossièreté. Le maréchal répète la question : des murmures, des cris d'animaux se font entendre et dans le charivari bruyant qui s'élève on distingue une injure. Fixant le mobile qui l'a proférée, le maréchal lui dit : « Vous insultez un maréchal de France. » Le commandant de gendarmerie Boutard, prévôt du corps d'armée, pique alors sur le mobile et le saisit; les cris continuent et les rangs se disloquent; c'est maintenant une foule sans frein ; des mobiles appartenant aux premiers bataillons déjà passés en revue, et qui ont rompu leur rang, accourent au bruit et au mouvement qu'ils augmentent.

A cet instant, un groupe apparaît au bout du camp, ce sont d'autres mobiles qui reviennent de corvée en sarrau ou en tenue débraillée; ils voient de loin l'étatmajor et l'agitation qui s'élève autour; ils se mettent à courir : ils arrivent bientôt échauffés dans leurs vêtements en désordre, gesticulant et criant à leur tour. Le maréchal est entouré et de toutes parts s'élèvent des cris : «A Paris! A Paris! » Le maréchal toujours imbu de ses souvenirs classiques va aux plus excités, et comme César à ses légions révoltées, leur dit en étendant sa main vers l'Est : « L'ennemi est là... A Paris, mais si on vous y envoyait vous refuseriez, d'obéir; c'est à la frontière, à l'ennemi, que vous voulez aller... »

Ces paroles, au lieu de calmer les mutins, les excitent. L'un d'eux en criant : « A Paris ! à Paris ! » saisit la bride du cheval du maréchal qui se dégage par une volte. Des pierres et des mottes de terre sont lancées sur le groupe de l'état-major; un lancier est jeté à bas

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