LE PRINCE IMPERIAL
à 10 heures seulement, le maréchal Le Bœuf, de retour du combat, l'a reçu et lui a donné l'ordre de rester jusqu'au lendemain pour voir l'Empereur : le général Lebrun qui était avec le maréchal Le Bœuf n'était pas content de ce qui avait été fait à Sarrebruck. »
«Je couche sur un canapé de la salle à manger de l'hôtel, raconte encore le commandant Lonclas; et le lendemain, mercredi, 3 août, à 7 heures, le maréchal Le Bœuf me fait appeler et m'interroge : il veut toujours que je parle moi-même à l'Empereur et il me conduit à la préfecture où est le quartier impérial. J'y trouve l'accueil habituel, à peine poli. Les généraux Pajol et Favé sont de service et me font entrer dans le cabinet de l'Empereur qui me parle avec grande bonhomie : on n'enverra plus de mobiles au camp et ceux qui s'y trouvent vont être dirigés sur les places fortes du Niçrd et de l'Est.
« En sortant, je trouve le Prince Impérial aimable et souriant : il me tend la main et me demande si j'étais hier à Sarrebruck. Je lui réponds que j'étais au camp de Ghàlons avec le maréchal Ganrobert : alors il me charge de ses amitiés pour lui : il est gentil enfant, mais il zézaie en parlant. »
On lit dans le carnet du général Lonclas à la fin du récit de son voyage : « Le maréchal Ganrobert est satisfait de ce que je lui dis. »
Le lendemain 4 août, les officiers et canonniers des batteries réunies au camp de Ghâlons qui avaient des mitrailleuses les essayèrent pour la première fois sous la direction d'ouvriers des ateliers de Meudon envoyés pour expliquer et montrer le mécanisme tenu jusqu'alors secret.
iv. H
Dans l'après-midi, le général de Montebello amena au maréchal Ganrobert son tils Jean, engagé au 1er hussards, que le maréchal prit auprès de lui comme secrétaire. Dans la conversation le général de Montebello confia au maréchal qu'il avait été faire visite la veille au soir à l'Impératrice qui, par deux fois, l'avait chargé de dire au maréchal que, quoi qu'il arrivât, il devait s'arranger pour empêcher le renvoi des mobiles à Paris : « Qu'ils aillent n'importe où, mais pas à Paris » , a-t-elle répété plusieurs fois.
Dans la journée, la division Lafont de Villiers, venant de Soissons, s'installe au camp, et vers 6 heures du soir, le jeune Charles Walewski, secrétaire d'ambassade à Londres qui vient retrouver au camp le bataillon de mobiles dans lequel il est lieutenant, en débarquant du chemin de fer, fait visite au maréchal qui l'invite à dîner.
Il est surpris du calme des officiers — qui sont peu nombreux — Lonclas, Boussenard, de Forzans, de Reyniès.
Pendant le dîner — très simple — servi par des ordonnances en tenue, deux plats et pas de vins fins, le maréchal lui dit : Je ne pense pas que vous restiez ici, je viens de proposer qu'on vous verse dans des régiments de ligne. » Soit absence de nouvelles, soit mauvaise humeur, il n'y avait aucun entrain ni aucune joie, et le jeune diplomate en demeura profondément frappé.
Le maréchal avait une cause toute particulière d'ennui : depuis son voyage au camp, la maréchale avait été s'installer avec ses enfants dans une petite propriété du Val-Fleury près de Meudon que le maréchal louait
LA MARECHALE AU VALFLEURY 163
à la famille de Pastoret, et sur l'emplacement de laquelle est actuellement l'institution Galliera. « Je me réjouis de ton arrivée dans cette jolie et calme résidence où je vois d'ici nos deux chérubins qui gambadent sur le gazon, à l'ombre des grands arbres... » ainsi avait-il répondue la nouvelle de cette villégiature qu'il approuvait complètement. Mais, dans la journée du 4, il reçoit une lettre où la maréchale lui parle de son désir d'aller à Metz dans les ambulances de la Société de secours aux blessés (croix rouge). Ce projet le chagrine : il ne peut admettre que sa femme quitte ses enfants et il lui répond le jour même : « Tu m'annonces ton prochain départ pour Metz avec Mmes de Bourgoing et Goralie Gahen : cela me contrarie. La charité chrétienne, le dévouement le plus noble ne me semblent pas exiger tant de sacrifices! »
Son déplaisir est si marqué que le Dr Quesnoy en écrit à la maréchale : « Permettez-moi, madame la maréchale, de vous parler de vos projets d'accompagner le premier convoi d'infirmiers à la frontière.
a Depuis que vous avez écrit cette phrase, le maréchal ne cesse de parler de ce qu'il considère comme une imprudence. Le général de Montebello était présent et le maréchal l'a prié de vous le dire : « Montebello, a vous direz ça le plus doucement possible. » Depuis hier, le maréchal m'en a parlé dix fois : il ne voudrait pas 'que vous vous sépariez de vos enfants. »
La maréchale renonça en effet à ses projets et resta à Paris jusqu'au 4 septembre.
Le lendemain, 5 août, parvient à 5 heures du matin, par le télégraphe, le premier ordre de mouvement : « Le 6e corps d'armée devra être rendu à pied, le plus
vite possible, à Nancy. » Le colonel Borson, qui a déjà préparé le départ et l'écoulement par route du corps d'armée, a vite fait l'itinéraire des trois divisions, et vient le présenter au général Henry qui, on ne sait pour quoi, se met à hurler, avec force jurons. Ce n'est pas un méchant homme, mais qu'il est mal embouché, et combien il est pénible de servir sous ses ordres! Voilà un nouveau télégramme : l'ordre est modifié, ce n'est plus sur ses jambes, mais en chemins de fer que le corps d'armée se mettra en mouvement.
En conséquence à midi la première division se rend à la gare, mais son embarquement se fait avec une lenteur déplorable, faute de matériel. Ce n'est pas la faute du chef de gare qui déploie nuit et jour une activité merveilleuse.
Le commandant Gaffarel et le lieutenant de Reyniès partent par le premier train pour faire le logement.
Dans la journée (5 août) on apprit la défaite de Wissembourg. Le maréchal, habitué à la guerre, pleura un vieux camarade qu'il aimait, le général Abel Douav, mais ne s'inquiéta pas autrement du combat défavorable, où une seule division avait admirablement fait son devoir et résisté sept heures à une troupe cinq fois supérieure.
Assez avant dans la soirée il reçut une lettre fort curieuse de la maréchale. Elle avait dîné la veille, à Saint-Gloud, chez l'Impératrice ; il y avait la comtesse Walewskaet sa fille Élise depuis comtesse de Bourqueney, la maréchale Pelissier, Mme deRayneval, le général Lepic et l'amiral Jurien de la Gravière. Après le dîner une dépêche avait appris le combat malheureux de Wissembourg.