L'IMPÉRATRICE ET LA MARÉCHALE
L'Impératrice, devenue nerveuse, s'était mise à pleurer et avait entraîné la maréchale dans son cabinet cl lui avait dit que malgré tout elle gardait confiance, puis elle avait pris sur son bureau une bible à la reliure fatiguée par un usage continuel, l'avait ouvert au verset 34 d'Isaïe : « Voyez-vous, avait-elle dit à la maréchale, lorsque après l'attentat Orsini, je suis rentrée aux Tuileries avec ma robe de satin blanc toute tachée de sang, cette bible, posée sur ma table, a été le premier objet dont la vue m'ait frappée : je l'ai prise, je l'ai ouverte au hasard, c'est ce verset d'Isaïe que j'y ai lu : « On fera des complots contre vous; mais ce ne sera pas par mon ordre. Quiconque se soulèvera contre vous sera renversé à vos pieds... c'est pourquoi toutes les armes qui auront été préparées pour vous blesser ne porteront pas contre vous... »
« Et il y a huit jours, avait continué l'Impératrice, après avoir, le 28 juillet dernier, embrassé à la gare du parc l'Empereur et mon fils partant pour cette guerre, quand je rentrai, je retrouvai encore cette bible, je l'ouvris machinalement et j'y lus le psaume 89. « J'exterminerai ses ennemis devant ses yeux, je frapperai de plaies ceux qui le haïssent.
« Ma vérité et ma miséricorde l'accompagneront et par la vertu de mon nom il sera élevé en puissance. . . »
Et l'Impératrice, toujours profondément émue, s'était montrée, malgré sa douleur, absolument confiante dans le résultat de la guerre.
Le samedi, 6 août, se passe au camp de Ghàlons sans nouvelles du théâtre de la guerre; la lre division continue son mouvement par chemin de fer sur Nancy et, à midi, la division de cavalerie part par la route pour
aller coucher à Sainte-Menehould. «Nous devons quitter le camp demain dimanche, à 10 heures, par train spécial avec un peloton de cavalerie. Embrasse les chers petits, » écrit le maréchal dans la journée. Mais le lendemain (7 août, dimanche), les destinées de la France étaient changées et tous les projets bouleversés.
Il était 4 heures du matin, lorsque le commandant Lonclas entra dans la chambre du maréchal et le réveilla. Il faut allumer une bougie; il ne fait pas encore clair. Le commandant Lonclas tient à la main un télégramme qu'il tend au maréchal qui lit : « Saverne, 7 août, 3 h. 45 : J'ai été attaqué hier matin à 7 heures dans la position de Frœschwiller par des forces très considérables. J'ai perdu la bataille et fait de grandes pertes. La retraite commencée à 4 heures, s'est effectuée en grande partie sur Saverne, je n'ai plus ni vivres, ni munitions, envoyez-moi tout de suite à Saverne, par le chemin de fer cent mille rations de biscuit et de vivres de campagne ainsi que des munitions pour mon artillerie et mon infanterie. Mac- Mahon. »
En un quart d'heure le maréchal est habillé : il fait venir les chefs de service et pendantdeux heures il étudie le moyen d'aider son camarade. Enfin tout est réglé le mieux qu'il soit possible. Le capitaine Génin, de l'étatmajor de l'artillerie, va partir séance tenante, pour conduire un convoi transportant tout ce dont on peut disposer au camp, et le maréchal Ganrobert télégraphie : « 6 h. 25 minutes. Je vous expédie les cinquante mille rations de pain que j'ai, ainsi que cinquante mille rations de sucre et de café et le peu de biscuit du
BATAILLE DE FROESC HWI L LER 167
camp. Quant aux munitions je n'ai pas mon parc, Je vous envoie deux cent mille cartouches d'infanterie. Maréchal Ganrobert. »
Le maréchal donnait absolument tout ce qu'il avait, croyant qu'avant toute chose il fallait remédier au plus grave et le maréchal Mac-Mahon répondait à 9 h. 35 de S a ver ne :
« Merci de me venir en aide : envoyez-moi aussi du campement, gamelles, marmites, car la plupart de mes hommes ont perdu leurs sacs et ne peuvent plus faire la soupe. »
Tandis que ces dépèches s'échangent, le mouvement des troupes du camp sur Nancy se continue; à 5 heures du matin l'artillerie de réserve se met en route par voie de terre et le maréchal se prépare à monter lui-même dans son train spécial, lorsqu'à 8 heures lui est transmis ce télégramme de l'Empereur de 4 h. 50 du matin :
« Conservez les troupes que vous avez à Ghàlons. Rappelez celles qui sont en route et dites-moi celles qui sont arrivées à Nancy.
« Napoléon. »
Alors des avis sont envoyés sur toute la ligne du chemin de fer et sur les différents points de la grande route de Ghâlons à Nancy où sont en marche la cavalerie et l'artillerie de réserve. Le maréchal l'annonce au major-général à 8 h. 30 du matin :
« Toutes les troupes parties hier du camp ont reçu l'ordre d'y rentrer sauf ma première division, déjà arrivée à Nancy sans artillerie. Dois-je la faire revenir ici? »
Mais déjà la réponse à cette question était envoyée de
Metz à 8 h. 1 5 et arrivait au camp de Chàlons à 10 heures :
« Rappelez à vous les troupes de votre corps d'armée qui sont à Nancy, je vous envoie un officier pour vous expliquer ma position.
« Napoléon. »
Vers 10 heures et demie deux dépêches du ministère de l'Intérieur et une proclamation signée de tous les ministres parvenaient au bureau du camp. Nous avions subi deux échecs : c'est vrai, mais on paraissait à Metz et à Paris en exagérer la portée. Le maréchal, absorbé depuis A heures du matin par la nécessité d'envoyer des ressources au maréchal de Mac-Mahon, lit les dépêches et se mettant à table avec ses officiers, leur dit qu'il faut réduire à ses proportions réelles l'importance de notre double insuccès : « Le maréchal de Mac-Mahon dit qu'il a perdu une bataille, il n'avait cependant qu'un corps d'armée avec lui : ce n'est donc qu'un combat. Il n'y eut que deux corps d'armée sur huit d'engagés : les trois quarts de l'armée sont intacts ; rien n'est donc compromis, il faut regarder les choses avec calme, ne pas s'emballer ni se laisser aller au désespoir et à des décisions qui ne sont pas en rapport avec la réalité » , et il cherche à calmer les esprits, à leur donner confiance.
Les troupes qui maintenant rentrent au camp, ne comprennent rien à leur départ et à leur retour si précipité, d'autant plus, qu'en route, le bruit d'une grande victoire a couru. A Bar-le-Duc, le préfet, étant à la gare au moment du passage de l'escadron d'escorte du maréchal, a invité les officiers de cette escorte avec