‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 76 sur 194 · LE COMTE DE LEUSSE · texte numérisé non relu

LE COMTE DE LEUSSE

il éclatait quelques secondes après. Au dedans du remblai, il eût tué ou blessé une dizaine de personnes. Vous comprenez alors si je vous approuve » , dit en terminant le maréchal.

Vers 3 heures du matin, le train arrivait en gare de Frouard où se trouve l'embranchement sur Metz : les bâtiments du chemin de fer étaient pleins de monde : des paysans avec leurs femmes et leurs enfants et des ballots, des soldats, des blessés, des traînards; quelques officiers avec leur caban et des sacoches en bandoulière, des gens de toutes sortes, les uns affaissés, les autres étendus ou assis sur leurs bagages; quelquesuns dormant malgré le tohu-bohu, le mouvement, le bruit de cette foule. Dans ce désordre l'arrêt devait être long; le maréchal et le général descendirent pour aller voir le chef de gare et savoir s'il avait quelque nouvelle. Tandis qu'ils percent la foule, ils voient une petite dame assez forte, à la taille assez bien prise, les hanches développées et dessinées dans un grand macfarlane. Elle se retourne et le général Reille se précipite au-devant d'elle. « Vous ici, madame, mais que faites-vous! — Je vais retrouver ma fille qui est à Styring. — Mais, madame, vous êtes seule; puis-je vous être utile? » Et le général fait toutes les offres de service possibles. Le maréchal s'éloigne de quelques pas et regarde cette dame aux cheveux noirs, aux yeux perçants, fumant allègrement une cigarette avec une désinvolture qui se remarque au milieu de gens plutôt empruntés ou désorientés tout à l'entour. Le général revient près du maréchal : « C'est une voisine d'Indre-et-Loire, Mme Manuel, veuve de l'ancien syndic des agents de change de Paris, qui va rejoindre iv. 12

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sa fille tout récemment mariée à l'un des messieurs de Wendel. »

Le chef de gare interrogé ne sait rien du théâtre de la guerre, mais les ordres sont donnés sur le réseau de faire refluer en arrière tout le matériel roulant : c'est ce qui produit l'encombrement que l'on voit. Après deux heures d'attente, le train est reformé et il repart à 5 heures pour arriver à 7 heures et demie en gare de Metz, où le gâchis est également intense : pendant une demi-heure, le train dont la locomotive siffle sans décesser, avance, recule, change de voies, se gare pour repartir et n'aborde au quai qu'à 8 heures et demie. Le maréchal en descend avec l'aide de camp de l'Empereur : à peine ont-ils fait quelques pas, qu'ils retrouvent Mme Manuel aussi alerte qu'à Frouard. Le général Reille lui fait de nouvelles offres : « Voulez-vous que je mette à votre disposition mon vieil ordonnance, homme de confiance?... » Mme Manuel refuse : le maréchal et le général la saluent et sortant sur la place, montent dans l'une des voitures de place qui font le service de la maison de l'Empereur et qui attend heureusement, car il pleut à seaux. Ils passent la sombre porte Serpenoise sous les remparts de Gormontaigne et longent l'esplanade transformée en campement : du milieu des tentes et des feux se dresse le maréchal Ney en bronze, un fusil à la main. Ils longent la rue des Clercs, tournent sur la place de la cathédrale, devant la statue de Fabert, et traversent la Moselle. Sur tout le parcours, pendent aux fenêtres des drapeaux minables, loques mouillées qui ressemblent à des linges sortant de la lessive. On les a arborés pour l'entrée de l'Empereur, et on n'a pas eu le courage

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