LE PRINCE IMPERIAL ET CLAIRE CANROBERT
journées à cheval et les nuits nu bivouac. Il a convenu avec moi qu il ne le pouvait pas.
« Je lui ai dit alors qu'il valait mieux aller à Paris réorganiser une armée et soutenir l'élan national, avec le maréchal Le Bœuf comme ministre de la guerre et laisser le commandement en chef an maréchal Bazaine, uni en a la confiance et auquel on attribue le pouvoir de tout réparer. S'il y avait encore un insuccès, l'Empereur n'en aurait pas l'irresponsabilité entière, c'est aussi l'avis des vieux amis de l'Empereur. »
Tandis que le colonel Lewal parle avec le maréchal Canrobert, les portes du salon s'ouvrent et le Prince Impérial apparaît souriant, charmant dans sa tunique, avec son regard ouvert et ses cheveux frisant légèrement; il va au maréchal, lui dit bonjour, puis : « Gomment va la petite Claire? » Le maréchal est tout ému de ce souvenir pour sa fille qu'il adore, et le Prince continuant, en lui tendant un papier : « J'envoie cette dépèche à maman, lisez » Et le maréchal lit : « Tout va toujours bien. Le général Ghangarnier est arrivé; il nous a beaucoup fait rire. Louis. » Puis, l'enfant s'en va comme il est entré, gai, insouciant.
Le général Lleille qui a rejoint le maréchal, envoyant le jeune prince s'éloigner, lui dit : » Il gamine ainsi toute la journée, passe son temps sans travailler, ce qui est fâcheux; mais il est gentil, gai, très affectueux pour tous; c'est une nature sympathique à laquelle on s'attache. L'Empereur le gâte énormément et lui donne à table tout ce qu'il veut.
Il est 1 1 heures. Le char à banc de l'Empereur est signalé; on entend un grand bruit de grelots et les postières aux larges poitrails gris pommelé débouchent.
Dans la voiture, l'Empereur et ses compagnons, couverts de cabans et de caoutchoucs, tous encapuchonnés, sont ruisselants d'eau. — La pluie ne cesse pas depuis le matin.
Le maréchal Ganrobert salue le souverain, dit bonjour au général Ghangarnier arrivé de la veille au soir, et dont la présence auprès de l'Empereur est l'événement dont tout le monde parle au quartier impérial. Il y a vingt ans que le maréchal n'a vu cette ancienne connaissance de 1832 et il le trouve maigri et parcheminé; après quelques mots échangés, le maréchal monte avec l'Empereur, au premier étage, dans un salon. L'Empereur s'asseoit devant un grand bureau où il fait étaler des cartes. Le maréchal remarque leur petite échelle (864 millièmes) . La France entière tient en quatre feuilles. L'Empereur y a tracé des traits rouges qui indiquent les positions des corps d'armée.
Le maréchal Le Bœuf et le général Lebrun ont suivi le maréchal Ganrobert. Aussitôt la porte refermée sur eux, le maréchal Ganrobert prend la parole : « Sire, nous avons six corps sur huit qui n'ont pas été engagés, peut-être est-il encore temps de se jeter sur l'armée prussienne qui s'est battue à Forbach, avant qu'elle ne soit rejointe par le prince Frédéric-Charles? »
L'Empereur répond que l'Impératrice la prévenu d'après un avis qu'elle a reçu de Belgique et qui vient du général Ghazal, que les diverses armées prussiennes ont dû faire leur jonction ou du moins sont sur le point de la faire; aussi veut-il concentrer, ce soir même, les quatre corps présents sur Metz, sous la Nied française; c'est uniquement pour donner cet ordre et en discuter les moyens d'exécution, qu'il vient d'aller
CONCENTRATION l>E L'ARMEE J87
voir le maréchal Bazaine qu'il a nommé, cette nuit même, par décret, commandant en chef des troupes sous Metz. Si l'armée est forcée sur la Nied, elle se retirera sous les forts de la ville et le 6e corps aura eu le temps de la rejoindre ; une de ces divisions doit déjà arriver cette nuit.
Y eut-il d'autres explications? nous ne l'avons pas su. Mais en sortant du cabinet de l'Empereur, le maréchal Le Bœuf causa avec le maréchal Ganrobert et lui dit avec exaltation : « C'est l'Autriche qui nous a mis dans la situation déplorable où nous sommes; elle nous a promis son alliance, qui entraînait celle de l'Italie; avant même la déclaration de guerre l'archiduc Albert est intervenu ; c'est lui qui a pesé sur l'Empereur pour le changement de l'organisation de l'armée; au lieu de trois armées, il a obtenu qu'il n'y en aurait qu'une et tout le travail préparé depuis 1867 a été à refaire en quarante-huit heures. Puis il a arrêté l'exécution de notre plan d'offensive jusqu'au Rhin qui eût empêché, par suite de l'occupation des débouchés des lignes de chemins de fer, la concentration de l'armée prussienne ; il nous a envoyé un plan de campagne composé par lui et il a insisté pour que nous nous maintenions en deçà de la frontière sur l'expectative, pour venir donner la main à son armée du côté de Nuremberg.
« Jusqu'à ces derniers jours nous nous attendions à voir le gouvernement autrichien se déclarer ; dès son arrivée à Saint-Avold, il y a quinze jours, le général Frossard voulait pousser de lavant en Prusse rhénane; j'ai dû l'en empêcher par ordre formel de l'Empereur; ce n'est que par une lettre du colonel de Bouille —
attaché militaire à Vienne — adressée à son ami le commandant Laveuve, aide de camp du général Lebrun, et que celui-ci m'a montrée, que nous avons perdu tout espoir... »
Venant ensuite à la situation présente, le major-général ajouta, en désignant Metz, ses Torts et ses défenses, d'un grand geste de son bras étendu : a Nous pouvons tenir deux mois ici, à l'abri, et pendant ces deux mois il se passera bien des choses... Il Faudra nous attaquer sur notre terrain... alors... » Et le maréchal Le Bœuf laissa à son collègue le soin de conclure.
Puis le maréchal Canrobert vit plusieurs autres officiers dont la conversation lui laissa une impression pénible : « l'Empereur est incapable de commander : le maréchal Bazaine doit être général en chef; c'est lui qui est le sauveur; il vient déjà, cette nuit, d'être nommé commandant de l'armée de Metz; il faut maintenant la démission du maréchal Le Bœuf. »
Le maréchal Canrobert n'avait pas de goût pour «le sauveur » . Il avait même été fort vexé de le voir nommer commandant de la garde en 1869 au lieu du général Bourbaki à qui ce poste était promis. La garde (en garnison à Paris et aux environs) confiée à un maréchal de France, son égal, lui paraissait un amoindrissement d'autorité pour le commandant de l'armée de Paris.
Et puis, le caractère de l'ancien commandant en chef du Mexique ne lui plaisait pas. Mais, en la circonstance, comme plus tard, il ne laissa pas voir, même à ses plus intimes, le fond de ses sentiments; il considérait qu'il n'avait qu'à obéir, et à tout faire pour aider celui qui avait « le redoutable honneur de commander en chef » . Le maréchal Bazaine a par écrit témoigné