‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 86 sur 194 · SURPRISE DE WISSEMBOURG · texte numérisé non relu

SURPRISE DE WISSEMBOURG

tant de jours. — Vous ne me dites rien de vous et pourtant vous savez bien combien je vous associe tous deux dans la même pensée.

« Ètes-vous fatigué? Je vous embrasse de tout cœur.

« Eugénie. »

« 2 août, 6 h. 33.

« L Impératrice au Prince Impérial.

«Je sais, tu t'es bien conduit. Je suis fière et bien heureuse. Ta dépèche m'a beaucoup plu. Tes cousines — les demoiselles d'Albe — te félicitent ainsi que tout le monde. Je t'embrasse de toute mon âme.

a Eugénie. »

La journée du 3 fut calme. Le lendemain, 4 août, la maréchale Ganrobert dinait à Saint-Gloud et elle y était encore lorsque furent apportées presqu'en même temps les deux dépêches du maréchal de Mac-Mahon annonçant la défaite de Wissembourg à l'Empereur qui les transmettait à l'Impératrice telles qu'il les avait reçues. La première était ainsi conçue :

« Division Douay attaquée par quatre divisions : Douay blessé grièvement, obligé battre en retraite se rallie près du Pigeonnier. » La deuxième portait : h Trois régiments de la division Douay : général tué (chiffré) ; troupes ennemies considérables, au moins deux corps d'armée, une pièce prise : position en arrière de Frœschwiller : j'y livrerai bataille s'il le faut. Pour

reprendre l'offensive il faudrait au moins trois divisions de renfort. »

L'Impératrice, aussitôt ses invités partis, télégraphia en ces termes au maréchal Le Bœuf à Metz :

« Dès que vous aurez des nouvelles de Mac-Mahon, à n'importe quelle heure de la nuit, faites chiffrer par Pietri et envoyez-les-moi. Je ne veux pas réveiller l'Empereur, c'est pour cela que je vous écris directement.

r Eugénie. »

A minuit et demi le maréchal Le Bœuf répondit qu'il n'avait rien de plus.

Les deux mauvaises dépêches du maréchal de Mac- Mahon furent cachées pendant plus de vingt-quatre heures : on ne les communiqua au public et à la presse que le lendemain 5 août, après 3 heures de l'aprèsmidi.

Sous ce coup inattendu l'irritation fut profonde à Paris : l'exaltation s'accrut et le chauvinisme déborda. « Il avait fallu 100,000 Prussiens pour venir à bout de 8,000 Français et ceux-ci n'avaient été battus qu'après avoir causé à l'ennemi des pertes plus élevées que leur effectif. » Cent autres rodomontades du même genre se débitent sur les boulevards dans la soirée du 5 : « Demain le maréchal Mac-Mahon prendra sa revanche ! »

A l'encontre du public, les ministres sont tout à fait inquiets : si l'armée du prince royal entre en Alsace avec 100,000 hommes, elle va tomber sur le maréchal de Mac-Mahon qui nen a que 35,000; c'est grave. . . La nuit s'écoule : aucune dépêche, mais à midi en Bourse,

FOLLE EXALTATION A PARIS . 2<Ki

un farceur ou un spéculateur — on n'a jamais su qui — affiche une dépêche : « Grande victoire, 25,000 prisonniers dont le prince royal de Prusse. » La dépêche est-elle même affichée? A-t-elle existé? En un clin d'œil la Bourse, les boulevards, la rue du Quatre-Septembre sont une fourmilière exultante, criante ; les uns hurlent la Marseillaise, les autres achètent toutes les lanternes vénitiennes qui se trouvent chez les épiciers, et elles font bientôt prime, les drapeaux se passent de mains en mains, les maisons s'en couvrent, et la foule hurle toujours, chante, crie, rit, danse. Des mobiles avec d'énormes ceintures de flanelle bleue se font remarquer parmi les plus bruyants : la circulation est arrêtée, les voitures s'accumulent, et des gens grimpent dedans et sur les sièges : on s'embrasse. En une demi-heure la capitale est dans une exaltation folle. Mais peu à peu : « Est-ce sûr? » se répète-t-on, et en une demi-heure aussi, l'enthousiasme tombe : il n'y a pas un mot de vrai, aucune nouvelle n'est arrivée de la frontière.

Alors la joie se change en colère contre le ministère, c'est lui qui a fait le coup. Des bandes se forment criant» A bas le ministère! » et sur l'air des lampions : « Des nouvelles, des nouvelles! » elles se promènent dans le centre de Paris. M. Ghevandier de Valdrôme ministre de l'intérieur se rend à Saint-Cloud voir l'Impératrice pour lui rendre compte de l'ébullition de la capitale et du désenchantement qui suit et qui menace de tourner à l'aigre.

A ces nouvelles, l'Impératrice demeure maîtresse d'elle-même, quoiqu'elle soit depuis quelques heures en proie à un énervement qui augmente d'instant en

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instant. Elle prie le ministre d'aller chez le président du conseil pour lui demander la réunion immédiate de leurs collègues qui prendront les décisions nécessaires pour empêcher le renouvellement de pareille équipée.

Les ministres se réunissent à 6 heures, et parlent d'envoyer l'un d'eux, estimé et aimé de tous, M. Maurice Richard, auprès de l'Empereur pour lui demander d'assurer, au quartier général, un service de renseignements constants.

Tandis qu'ils délibèrent, ils reçoivent une dépêche de l'Empereur, annonçant que le corps du général Frossard est engagé et que le résultat est encore incertain. Aicsi on se bat en Lorraine, et l'on n'a aucune nouvelle d'Alsace, où la situation est surtout considérée comme très grave. De plus en plus inquiets, les membres du gouvernement décident de faire télégraphier à tous les préfets de la frontière « pour les renseigner sur la situation du maréchal de Mac-Mahon » .

Quand les ministres se séparent et rentrent chez eux, plusieurs des bandes qui se promènent viennent manifester, place Vendôme, devant le ministère de la Justice, et place Beauvau devant le ministère de l'Intérieur. M. Ghevandier de Valdrôme, prévenu, descend dans la rue, se présente aux manifestants, et parvient à les renvoyer. Il redoute des troubles, et il fait dire au général d'Autemarre d'Ervillé, commandant la garde nationale, de se rendre aux Tuileries à minuit, où il inspectera le service d'ordre. Toute la soirée, la foule est nombreuse et agitée sur les boulevards, on achète les journaux qui ne disent rien, on s'énerve; sur beaucoup d'endroits on crie et on forme des groupes bruyants.

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