BERNADOTTE
« trez la caisse de Chevet dont elle sera enchantée. Elle
« vous parlera de Paris, de ses anciennes relations,
« surtout de l'empereur Napoléon Ier, qui a toujours
« conservé pour elle un attachement sincère et vivace. »
« Ainsi avisé, je partis de Paris, le 28 octobre 1855,
en compagnie de l'amiral Virgin, le Dumont d'Urville
de la Suède, et de mon aide de camp, le colonel de
Gornély, emportant dans mes bagages une caisse de
magnifiques poires et plusieurs grands cordons de la
Légion d'honneur. En chemin de fer, l'amiral Virgin
me conta d'abord ses voyages à travers le monde, dont,
un de ses amis avait fait une relation détaillée, et peu
à peu je l'amenai à me parler de la Suède et de Ber-
nadotte; car pour moi, élevé avec les récits de Marbot
et des anciens soldats de Napoléon, Bernadotte était
une figure étrange qui frappait limagination autant par
la sympathie que par la réprobation.
« Naturellement mon compagnon de route me fit un grand éloge de Bernadotte, et de ce qu'il me dit et de ce que je recueillis, plus tard, de bouches moins favorables, voici le portrait que je peux faire de lui :
« Devenu roi, Bernadotte avait sagement gouverné la Suède; il y avait rétabli l'ordre et constitué une administration économe. Il avait gagné l'affection du peuple et était mort après avoir assuré la couronne sur la tête de son fils.
« Et cependant il n'avait jamais su parler le suédois, et c'était son fils Oscar qui lui servait d'interprète dans les occasions importantes. Toute sa vie il espéra devenir roi des Français, et trois fois, en 1814, en 1815, après Waterloo, et en 1830, il se crut sur le point de voir ses désirs se réaliser.
20 CA1NROBERT.
« Il était fort sensible aux appréciations que les écrivains portaient sur lui. S'il apprenait la publication de quelque écrit qui lui fût défavorable, il faisait acheter l'édition pour la détruire, ou bien il tâchait de gagner l'auteur pour lui faire modifier ses jugements dans une deuxième édition. Il s'était constitué une officine où des écrivains à gages rédigeaient Y Histoire de Charles-] ean et célébraient sa gloire et ses talents, égaux au moins à ceux de son rival Bonaparte. Ne lui avait-il pas toujours tenu tête? Souvent même des journaux libéraux de Paris publiaient sur lui des articles qu'il avait rédigés pour sa justification et sa plus grande gloire.
« Il avait été peu flatté de l'apparition de la pièce du Palais-Royal, le Camarade de lit (vers 1834). Dans cotte pièce un paysan basque, compagnon de jeux d'enfance, et ensuite camarade de régiment de Bernadotte — de là le nom de camarade de lit — s'avise de auitter sa chaumière pour aller rendre visite à son vieux copain. Arrivé à Stockholm, il le retrouve roi, le tutoie et le traite comme jadis, lui rappelant le temps où il était jacobin exalté et mangeur de rois.
« Dans ses derniers jours, Bernadotte devint hypocondriaque et fut en proie à de fréquentes colères : « Les imbéciles, les ingrats, » criait-il en parlant de ses sujets, « j'ai tout fait pour eux; qu'ils aillent à tous « les diables ! Maudite soit leur couronne ! »
« Sa trahison lui pesa toujours sur le cœur. Voyaitil un Français, il cherchait à s'excuser. A X. Marmier, à J.-J. Ampère :« Ne parlons pas de 1813, disait-il; « mes entrailles en sont encore émues. J'aurais mille a royaumes à donner à la France que je ne m'acquit-