‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 100 sur 255 · SAINT-JEAN-DE-MAURIENNE · texte numérisé non relu

SAINT-JEAN-DE-MAURIENNE

combiné entre l'Empereur et le Roi, nous ne sommes donc pas engagés à prendre part, sans examen, aux opérations qui en sont la conséquence.

«... D'après vos dépêches, ce ne serait que le 2 mai que les divisions Bourbaki et Bouat pourraient être sur la Dora comme le demande le gouvernement piémontais. Mais la défense d'une ligne aussi étendue paraît à l'Empereur une tâche bien rude, même avec trois brigades sardes et cinq bataillons de bersagliers. Ce ne serait pas trop de quatre divisions pour que vous puissiez vous porter sur la Dora. C'est ce que l'Empereur m'ordonne de vous dire... »

Puis, en post-scriptum, ce bijou :

« Je vois avec peine que vos troupes ne sont pas organisées pour la guerre. Vous y remédierez. »

Tout est bizarre et embrouillé dans cette lettre qui déclare que l'unité de commandement est indispensable et qu'alors personne ne commandera. Et comme il est difficile de comprendre si oui ou non il faut occuper la Dora!

Le lendemain matin, 28 avril, le maréchal et ses compagnons arrivent à la gare de Saint-Jean-de-Maurienne, tête de ligne du chemin de fer, où des voitures de poste avec des relais leur sont préparés. En descendant de wagon, ils se trouvent en présence d'une foule qui les acclame; il y a des paysans, des femmes, des enfants qui crient : «Vive la France ! » Un vieux Savoyard se détachant leur dit : «Ah çà! j'espère que vous nous garderez, cette fois. »

Au jour grisâtre qui se lève, des nuages allongés, blanchâtres et légers voltigent lentement, laissant voir la ville de Saint-Jean-de-Maurienne dont les maisons i". 15

220 CAiSUOBEUT»

étalées sur un premier contrefort se détachent en clair devant le fond de la montagne couverte de sapins; derrière, les cimes neigeuses des Alpes se perdent dans les buées, les brouillards et le ciel. A voir, à l'aube naissante, ce décor des Alpes, la foule bariolée des Savoyards habillés à la mode d'antan, les hommes avec des chapeaux haute forme à longs poils brossés à rebours, veste-habit étriquée, culotte courte et bas de laine, les femmes avec d'énormes capelines, et tous tenant de gigantesques parapluies de laine rouge, de taille à garantir une famille, on se serait cru à l'Opéra- Comique, aux Noces de Jeannette.

Les généraux montent dans des voitures qui les attendent ; le maréchal s'installe dans la sienne qu'il a fait expédier de Lyon : une grande calèche à caisse brune, sur les portières de laquelle sont ses armes : une main ouverte qui prête serment. Un instant après, les deux carrosses filent au grand trot accompagnées des souhaits répétés de la foule. La route suitla rivière de l'Arc dont l'eau roule des cailloux avec un sourd grondement. D'abord la vallée resserrée demeure enfermée par le brouillard; peu à peu les nuages se dissipent et le soleil resplendit sur la petite ville de Modane lorsque les généraux y arrivent.

Modane est plein de soldats : le long de la grande rue des cuisines improvisées — une marmite sur deux moellons — sont installées, et autour, fourmillent des Français mêlés aux habitants : des femmes, des enfants, des petites filles surtout apportent du pain, du lait, du fromage. Entre les Savoyards et nos soldats l'intimité est complète.

Les officiers interrogés par Je maréchal lui répondent

Page 1