‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 101 sur 255 · LES SAVOYARDS. %L · texte numérisé non relu

LES SAVOYARDS. %L

que les habitants suppléent à tous les besoins de leurs troupes et ne veulent rien accepter en paiement. « Nous sommes trop heureux de revoir les Français » , répètent-ils. Le temps de changer de chevaux et le maréchal repart.

Après Modane, la vallée de l'Arc présente des aspects variés : tantôt c'est un couloir au fond duquel coule le torrent, tantôt ce sont de vastes espaces surplombés par les pics de neige qui sous le soleil paraissent d'argent.

« Au sortir d'un de ces couloirs, raconte le maréchal, se dresse devant nous, barrant en entier la vallée, le fort de l'Esseillon avec son chemin de ronde crénelé, suspendu au-dessus de nos têtes et qui va de la montagne de droite à celle de gauche : en passant sous le porche du corps de garde, nous voyons plusieurs fois gravé sur la pierre le millésime de 1809. C'est donc Napoléon qui a fait construire ce fort. Nous arrivons à un petit village d'aspect fort pauvre. Les braves gens qui l'habitent nous prient de descendre : nous entrons dans une auberge où l'on nous sert un délicieux fromage crémeux avec du pain bis; impossible de faire accepter quelque chose à la vieille aubergiste : « Je « suis trop heureuse d'offrir un peu de fromage aux « généraux français » , répond-elle.

« Là encore les habitants nous acclament; un peu plus loin, sur la route, nous croisons des colonnes d'infanterie. Les sofdats chantent. Ce sont pour la plupart des jeunes gens horriblement chargés ; beaucoup tirent la jambe, mais excités par leurs camarades plus anciens ils marchent à leur rang. Il y a malheureusement une masse de bagages, de voitures de cantinières, de mercantis qui entravent la route . A Lanslebourg, nous

relayons encore. Nous laissons à gauche le cours de l'Arc, qui fuit et va se perdre dans un vague bleuâtre, et nous gravissons à droite la montagne; il nous faut arriver au sommet, la route est en zigzag; on a déblayé la neige, nous passons devant les cabanes de cantonniers, et nous longeons encore une colonne d'infanterie; peu à peu nous arrivons à la limite des neiges éternelles : tantôt ce sont des sommets en forme de ballons, tantôt des pics et des rochers anguleux; c'est surtout la solitude et le silence : l'arrêt de la vie. Rien que de la neige ; ni arbres, ni traces de végétation.

« J'ai le sentiment d'être dans une région inconnue qui me rapproche du ciel et d'où je domine le reste des mortels qui s'agitent bien loin au-dessous de moi. Un carabinier sarde, en sortant d'une cahute, me tire de mes rêveries et me salue.

«Nous descendons maintenant; on n'en doute pas à l'allure vertigineuse que prennent nos chevaux. Nous distinguons le monastère, la citadelle et le petit lac bleu à droite. Ce lac inattendu sur les crêtes des Alpes est d'un bleu brillant comme de l'émail en fusion : on dirait un morceau de la Méditerranée enfermé dans une cuvette d'argent, dont le fond est éclairé par une masse de lumières électriques, tant l'eau azurée miroite au soleil; une petite rivière serpente dans des prairies diaprées de fleurs et surtout de rhododendrons jaunes; un peu plus loin, de longues coulées de neige descendent des sommets et, par partie, on distingue des points de couleur, crocus ou perce-neige qui marquent le printemps dans ces solitudes glacées les plus élevées de l'Europe. Nous passons devant le monastère, où un vieux prêtre nous donne sa bénédiction, et nous arri-

Page 1