‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 102 sur 255 · LE CHEVALIER CLERC · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER CLERC

vons à la citadelle rectangulaire que traverse la route; au centre est une grande caserne construite par Napoléon. Des carabiniers nous saluent et nous souhaitent bonne route, tandis que l'on change nos chevaux. Nous repartons et, un kilomètre après, nous arrivons devant une effrayante excavation à pic. Suse est au fond, au milieu d'une végétation luxuriante. A droite, à gauche, en avant sont des cascades gigantesques où des masses d'eau tombent de plus de cent mètres de hauteur avec un fracas épouvantable : nos cochers nous lancent à fond de train dans une route à pente raide et en zigzag, où nos chevaux tournent à angle aigu avec une précision admirable. Le spectacle est grandiose, et la course est ainsi vertigineuse et effrayante pendant plus d'une heure.

« Au soir nous arrivons à Suse par une pluie torrentielle et nous nous dirigeons àl'évêché où nous devons coucher.

« Une partie de mon corps d'armée est déjà arrivée, mais rien n'est organisé pour faire vivre les troupes; je dois le soir même aller au municipe m'entendre avec le syndic, M. le chevalier Clerc, qui consent à remplacer notre administration absente. Il fera cuire le pain, abattre et distribuer la viande; en un mot il nourrira nos soldats. Impossible de trouver un homme plus dévoué et plus entendu; la salle où il me reçoit est ornée de drapeaux du temps de la Révolution et au-dessous d'eux est une plaque de marbre avec cette inscription qui me frappe en la circonstance : La nazione piemontese débitrice délia sua liber ta alla Republica francese, lasciura sua eterna reconoscenza, 16 frimaire an VII.

« En retournant à l'évêché je reçois cette dépêche

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de l'Empereur : « Tuileries, neuf heures quarante, soir. « — Vous pouvez réunir la première division à Turin « sans dépasser cette ville. »

« N'ayant reçu ni nouvelles demandes de M. de Gavour, ni aucun avis de l'offensive des Autrichiens, je m'en tiens à mes premières dispositions : mes six divisions s'établiront sur deux lignes au Pas-de-Suse. Ainsi formées elles seront inexpugnables jusqu'au moment où, entièrement constituées, elles pourront à leur tour prendre l'offensive. Le 30, à neuf heures et demie du matin, nous montons en wagon, le général Niel, le commandant Berthaut et moi, et nous atteignons Turin sans avoir été remarqués. En arrivant à destination, c'est autre chose. La gare est pleine de monde, et à notre descente de wagon c'est un long cri de : « Vive la France! Vive l'Italie! » Le général La Marmora, qui est venu m'attendre avec le général Frossard, me fait monter en voiture et y monte avec moi. Il m'apprend que le Roi nous attend avec une impatience non dissimulée. Il compte visiter avec nous aujourd'hui la Dora-Baltea et ensuite aller se mettre à la tète de ses troupes. Le matin il a assisté avec tout l'état-major, au milieu d'un concours énorme de peuple, à une messe solennelle célébrée à la cathédrale, pour attirer les bénédictions de Dieu sur ses armes; en effet le soir, en me promenant, je vis sur le portail de l'église une inscription en lettres gigantesques que l'on avait mise pour cette circonstance :

LE ROI ET L'ARMÉE D'iTALIE

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