LE ROI VICTOR-EMMANUEL
« Notre voiture longe une rue droite où la foule nous salue. Nous traversons une place carrée d'aspect monumental ; au centre est une statue superbe de Marochetti représentant Philibert-Emmanuel, le vainqueur de Saint-Quentin, à cheval, remettant son épée au fourreau dans un beau geste. Nous débouchons sur une autre place bondée de monde. Un grand cri de : «Vive la France ! » et de : « Vive l'Italie ! » part à la fois de toutes les poitrines. Au-dessus de ces milliers de têtes s'agitent des chapeaux et des mouchoirs. Au fond, est le château royal, gris, régulier : citadelle ou couvent. Nous nous arrêtons devant le perron et nous entrons dansle vestibule sur lequel s'ouvre un escalier de marbre d'où un cavalier au galop semble sortir. C'est la statue équestre d'un duc de Savoie du temps de Louis XIII.
« Arrivés au premier étage, nous pénétrons dans une grande salle de glaces, et sur une porte qui s'ouvre apparaît Victor-Emmanuel qui va droit à moi et me serre dans ses bras : « Le maréchal Canrobert. . . Je « vous attends avec impatience! Et l'Empereur, com- « ment va-t-il?
« Le Roi, que je voyais pour la première fois, me séduisit de suite par son accueil brusque et sans façon. Ainsi avait-il séduit les Parisiens lorsqu'il était venu dans notre capitale lors de la guerre de Grimée.
« Son énorme tête, ses cheveux hérissés, son nez en l'air, ses fameuses moustaches relevées, et deux gros yeux qui ressortaient comme des lanternes lui donnaient l'air de d'Artagnan. Il y avait chez lui du condottiere et du ténor. On ne savait pas s'il allait chanter un air de bravoure ou prendre une ville d'assaut. C'était du reste un homme d'un courage héroïque ; il
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aimait le danger. Je me souviens encore de lui à Palestro, lorsqu'il galopait au milieu des zouaves : ses narines relevées semblaient renifler les balles, et sa large poitrine se gonflait dans sa tunique pour leur offrir une cible plus grande.
« Sous sa brusquerie et ses allures de soudard, Victor-Emmanuel cachait un excellent cœur; vous savez l'affection qu'il a témoignée à sa femme et à sa Bile. Pour moi, il n'a jamais oublié ce que j'ai fait, et il m'en a été, en toutes circonstances, reconnaissant. »
Ainsi s'exprimait le maréchal Ganrobert sur le roi Victor-Emmanuel, à la fois personnage populaire et grande figure historique. En France, on parle encore dans le peuple et dans l'armée de ce roi-soldat, de sa tenue au feu, et en Italie son souvenir demeure comme celui de la personnification de la patrie. Quant à l'histoire, elle inscrira son nom au nombre des fondateurs d'États qui ont créé leur pays et délivré leurs compatriotes de l'oppression étrangère. Tel, chez nous, fut Henri IV, auquel Victor-Emmanuel ressemble par bien des côtés.
Tous deux ont pris en main les affaires de leur pays dans les circonstances les plus difficiles, et tous deux, avec une volonté de tous les moments, tantôt par la finesse et la ruse, tantôt par le sabre, ont constitué et légué à leurs successeurs et à leurs concitoyens une patrie et un État florissants.
T )us deux étaient de médiocres clercs et connaissaient mieux l'usage des armes que les livres; mais ils possédaient ce qui est supérieur à la science, le bon sens et la connaissance des hommes qu'ils savaient choisir