QU'EST-CE QUE CE BOUGRE-LA
Ainsi Henri IV prit Sully comme ministre, et Victor- Emmanuel prit Gavour ; et quelque déplaisir qu'ils eussent parfois à les subir, ils les maintinrent quand même à la tête de l'État.
A. l'égal l'un de l'autre, ils étaient hommes de décision. A San Salvator, en présence des Autrichiens, Victor-Emmanuel disait au maréchal Ganrobert ces paroles que l'on croirait avoir été adressées par Henri IV à Grillon : « Il ne s'agit pas de peser le pour et le contre comme des avocats; il s'agit de se décider. »
Gomme son frère de France, Victor-Emmanuel, malgré ses allures de bon compagnon et ses conversations émaillées de mots crus et d'expressions familières, avait une haute idée de la dignité royale et n'admettait pas qu'on lui parlât autrement qu'à un roi issu de la plus ancienne famille d'Europe. Personne n'était plus fier de sa race et de ses ancêtres que lui, et, au fond, ce roi révolutionnaire était plus légitimiste que le comte de Ghambord. « Je n'ai jamais souffert de violences de personne. Je suis la voie de l'honneur toujours sans tache... Il y a huit cent cinquante ans que nous portons la tête haute et personne ne me la fera baisser » , écrivait-il à l'Empereur. « Dans ma famille, disait-il une autre fois au maréchal Ganrobert, il n'y a pas de gens de tête (il ne parlait pas de lui) . Ce n'est pas par là que brille la famille de Savoie. Mais quelque loin que vous remontiez dans l'histoire vous n'y trouverez ni un lâche ni un traître. Nous avons tous du cœur. » Et au prince de La Tour d'Auvergne, parlant de Napoléon III dans un mouvement de colère ■ « Qu'est-ce que ce bougre-là? Le dernier venu des sou-
verains. Un intrus parmi nous. Qu'il se souvienne de la différence qu'il y a entre lui et moi, le chef delà plus ancienne race des souverains d'Europe. » Même dans ce mot de la fin de l'année 1858 : « L'année prochaine, je serai roi d'Italie ou tout simplement M. de Savoie » , se retrouve encore l'orgueil de sa race.
Au Béarnais, comme à Victor-Emmanuel, les bons mots et les saillies valurent une grande popularité chez le petit peuple à qui tous deux savaient parler et dont ils partageaient les habitudes, car ils n'étaient pas plus l'un que l'autre ni raffinés dans leurs goûts, ni soignés dans leur toilette : Henri IV « sentait le gousset (l'ail) » et portait des pourpoints percés au coude. Victor- Emmanuel avait les mains calleuses d'un ouvrier et portait des vêtements qui lui allaient fort mal; on ne s'en étonnera pas lorsque l'on saura qu'il ne permettait pas qu'on le touchât pour lui prendre mesure. Ce manque d'élégance ne les empêcha pas d'avoir tous deux un goût prononcé pour le cotillon et particulièrement pour les filles de campagne : de là les mille légendes populaires qui courent encore et courront longtemps sur le compte du Vert-Galant et du roi Galantuomo.
Enfin tous deux avaient encore un point de ressemblance : c'est qu'ils ne rappelaient en rien l'auteur de leurs jours. Autant Henri IV, rusé diplomate et soldat rigoureux, est dissemblable du faible et efféminé Antoine de Navarre, autant Victor-Emmanuel, au moral et au physique, est différent de Charles-Albert.
Ce dernier, grand, svelte, élégant, raffiné dans ses goûts, ses habitudes, ses fréquentations, sa toilette et son langage, fut indécis, scrupuleux, mystique et