AUTOUR D'UN BERCEAU
ascète jusqu'à porter un cilice et à ne prendre une décision en conseil des ministres qu'après s'être retiré dans son oratoire pour se meurtrir le corps à coups de discipline et avoir demandé à Dieu de l'éclairer.
Tout ceci ne rappelle en rien Victor-Emmanuel; cependant le père et le fils avaient une vertu commune : la bravoure. A ce point de vue, Charles-Albert ne fut pas moins populaire en France que son fils : à l'assaut du Trocadéro, où il arriva le premier, les soldats du 6e régiment de la garde lui offrirent une paire d'épaulettes de grenadier en laine rouge, comme plus tard le 3e zouaves devait offrir les galons de caporal à Victor- Emmanuel. ..
A l'égal d'Antoine de Bourbon qui témoigna peu d'affection pour Henri IV et ne s'occupa guère de son éducation, Charles-Albert traita toujours Victor-Emmanuel avec dureté, ce qui choquait d'autant plus que cette manière d'être contrastait avec la tendresse qu'il portait au second de ses fils, le duc de Gênes, qui lui ressemblait beaucoup.
De là s'accrédita cette légende, qui persiste encore, que Victor-Emmanuel n'était pas le fils de Charles- Albert. Le véritable Victor-Emmanuel, racontent encore certaines gens, aurait péri au berceau et on lui aurait adroitement substitué un autre enfant. La vérité se résume à ceci : lors de l'exil de Charles-Albert à Florence, en 1821, un incendie se déclara au Poggio Impériale où il habitait avec sa famille. Le feu s'attaquait au berceau du jeune Victor-Emmanuel lorsque sa nourrice, le saisissant, l'emporta au travers des flammes. La malheureuse paya de sa vie son dévouement et mourut dans d'atroces souffrances peu après.
Henri IV fut élevé rudement et ses premiers compagnons d'enfance furent des fils de paysans et des montagnards basques avec lesquels il se battait et courait les Pyrénées, franchissant les précipices ou escaladant les escarpements par la neige aussi bien que par le soleil. Victor-Emmanuel de même fut, dès son enfance, relégué loin de la cour et confié à des inférieurs, parmi lesquels il fréquenta surtout les gens décurie. Naturellement il ne puisa pas dans ce milieu le goût du travail; mais il y prit celui des exercices violents : il montait à cheval comme un centaure et faisait des tours comme un clown; aussi devint-il d'une force herculéenne, demeurant plusieurs jours de suite à chasser dans les Alpes vêtu en montagnard, couchant à la belle étoile, frayant surtout avec les paysans dont il partageait la couche et la nourriture.
Lors de son mariage, il dut se soumettre à certaines exigences de cour, qui lui coûtèrent beaucoup ; mais, à partir du moment où la Reine mourut, il renonça à toute étiquette : à peine s'il donnait un grand dîner dans des circonstances importantes ; alors il présidait la table sans manger, montrant sur sa figure l'ennui qu'il ressentait de pareille corvée; il tenait les deux mains croisées sur la poignée de son sabre droit entre ses jambes. Lors de son voyage à Paris, étant au bal de l'Hôtel-de-Ville, la princesse Mathilde à son bras, il s'arrêta devant un bassin de marbre où se déversaient, au milieu de fleurs, des gerbes d'eau, et déclara à la princesse qu'ayant trop chaud il voulait entrer avec ses bottes dans le bassin pour se rafraîchir. La princesse éclata de rire et lui dit qu'elle quitterait son bras s'il faisait un pas de plus.