LA ROSINA ET SON PÈRE
Il vivait le plus souvent dans une propriété appelée la Mandria, plutôt une ferme qu'un château, située sur le bord d'une route sans jardin, ni parc, ni clôture. Trois corps de bâtiments entourant une cour, où l'on voit un abreuvoir, des tas de fumier, des animaux de basse-cour et une ménagerie complète, avec des tigres royaux, des ouistitis, des lions superbes, des girafes et des rhinocéros : voilà sa maison de campagne. Au rez-de-chaussée, il y a des étables et des écuries ; au premier étage, des appartements à peine meublés où l'odeur du tabac se mélange à celle de récurie et de l'étable. Le Roi vient séjourner en ce domaine pour chasser dans les montagnes, et il n'y veut aucune suite, aucune garde ; il est cependant exposé à quelques mauvais coups si l'on en croit l'anecdote suivante.
Une nuit où il couche à la Mandria il est réveillé par des coups de fusil : des carabiniers poursuivent des brigands; il se jette à bas de son lit, saisit une carabine et, sans prendre le temps de se vêtir, le voilà courant sus aux brigands jusqu'à ce que ceux-ci soient pris : dans la lutte deux carabiniers avaient été tués à ses côtés.
La comtesse Mirafiori (la Rosina) , qui habitait presque toute l'année avec les enfants qu'elle avait eus du Roi à la Mandria, y constituait son unique société.
La Rosina, qui épousa plus tard le Roi, était la fille du tambour-major des grenadiers à pied de la vieille garde, ce géant tout couvert de plumets et chamarré d'or, avec de longues moustaches et des cadenettes poudrées, qui précédait les soldats légendaires de la Grande Armée. C'est lui que Gharlet et Raffet ont représenté vingt fois dans leurs lithographies épiques,
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lançant en Pair sa canne, en défilant devant l'homme au petit chapeau.
A la chute de l'Empire, Vercellani — c'était son nom — devint tambour-major dans les grenadiers de Sardaigne, puis garde du palais; en 1859 il vivait encore, et beaucoup d'officiers français le remarquèrent la veille et l'avant-veille de Magenta, à Novare : c'était un géant aux cheveux blancs que les habitants saluaient avec respect; à ceux qui demandèrent le nom de ce vénérable vieillard, il fut répondu : E padre délia hella del Re.
Du jour où il succéda à son père, Victor-Emmanuel se montra homme d'État en adoptant la politique d'où sortit l'Italie. Demeuré paresseux, il se reposa sur ses ministres du soin des affaires courantes, se réservant de les maintenir dans la ligne qu'il avait tracée au lendemain de Novare et dont jamais il ne s'écarta. Véritablement roi et patriote, il n'hésita jamais à sacrifier ses intérêts particuliers à ceux de son peuple. Ainsi, en 1868, les finances étant en mauvais état, il réunit ses ministres pour leur dire : « Des économies sont nécessaires : j'ai décidé d'abandonner trois millions de ma liste civile. Vous, qu'abandonnez-vous de votre traitement? »
Il était religieux, superstitieux même : « J'ai des saints dans ma famille, disait-il à M. Benedetti; j'aime le Pape... Ce n'est pas à moi, c'est à Humbert d'aller à Rome. » Une autre fois, à un autre diplomate : « Je suis très superstitieux. Toucher au Pape... ça me porterait malheur. » Rome lui apparaissait comme une tunique de Tanit dont on ne doit pas approcher : « Vous allez aussi me faire faire quelque bêtise » , dit-