SUR LA DORA
rctte à âne, s'avance vers la rivière; il y engage son bourriquet et traverse tranquillement. « Qu'est-ce que « c'est? m'écriai-je. Regardez cet âne : il est déjà au « milieu de la rivière et l'eau ne lui vient pas au-dessus a du paturon. Ce torrent n'est pas un obstacle... Voyez « aussi la plaine découverte où nous sommes, et en a face de nous ce terrain boisé, favorable à l'offensive « des Autrichiens. » Puis montrant un contre-fort à plusieurs kilomètres vers la gauche : « Est-il sur notre a rive? » Le Roi, qui m'a suivi des yeux : « Je ne sais « pas. » Et, se tournant et appelant un inspecteur des forêts qui est là : « Répondez au maréchal Ganrobert. « — C'est sur la rive opposée. — J'ai cependant « chassé bien souvent par ici, continue le Roi; je ne « me suis jamais rendu compte de la topographie « comme je le fais aujourd'hui. C'est que je chassais k un gibier différent de celui que nous avons devant « nous maintenant. » Je propose alors au Roi de descendre le cours de la Dora : « Peut-être y trouverons- « nous un point quelconque plus propice à la défense. •» Et, nous dirigeant au sud nous voyons les tranchées qu'a fait tracer le général Menabrea. En constatant leur parfaite exécution, je fais remarquer au Roi que ces ouvrages ne sont pas défendables si l'on a moins de cent mille hommes pour occuper tout le cours de la rivière. Le Roi et moi nous continuons à marcher ; vers six heures, un carabinier arrive à bride abattue, remet un pli au Roi : c'est une dépêche annonçant le passage du Tessin par les Autrichiens sur trois points. « Le Roi me montre cette dépêche et me dit qu'elle vient du colonel Govone, le chef de son service de renseignements, qui a organisé un système particulier ni. 16
de surveillance de la frontière au moyen de douaniers et de carabiniers déguisés chargés de transmettre les nouvelles par des pigeons voyageurs. Il est intéressant de rappeler que c'est le colonel Govone qui est l'inventeur de la colombophilie et qu'il l'essaya et en démontra l'utilité en 1859, malgré les moqueries des sceptiques. Le colonel Govone alors si brillant, qui devait négocier et signer avec M. de Bismarck l'alliance de l'Italie et de la Prusse en 1866, est mort ministre de la Guerre, en proie à la folie des grandeurs.
« A sept heures, après avoir constaté l'impossibilité absolue de défendre la ligne de la Dora, nous remontâmes dans le train qui nous avait attendus. Dans le wagon tout le monde garda d'abord le silence. Le Roi le rompit le premier par ces paroles qui m'étaient adressées : « Qu'allons-nous faire? — Voilà mes ins- « tructions, sire. « Etje lui communiquai les dépêches de l'Empereur; elles étaient formelles : rester en arrière de Turin, à moins que je ne prenne la responsabilité d'aller sur la Dora, mais sur ce point unique. « Que faire? » me répéta le Roi à plusieurs reprises; tandis que je le fixais, je crus voir ses gros yeux en boule de loto se mouiller. Ça me retourna complètement. Je sentais la honte qui rejaillirait sur moi, sur l'armée, sur la France, si la capitale de notre allié était, dès le commencement de la guerre, prise de vive force sous les yeux d'une armée française commandée par un maréchal de France.
« La concentration des deux armées entre Casai et Alexandrie était dans l'idée de tout le monde; on ne l'avait abandonnée que dans un but politique et sur les