‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 109 sur 255 · ENTRE CASAL ET ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

ENTRE CASAL ET ALEXANDRIE

instances uniques de M. de Gavour : il n'y avait qu'à y revenir. Tout le monde, le Roi, LaMarmora, le général Frossard et moi-même, nous étions d'accord : « Sire, « il faut reprendre votre plan primitif, nous concen- « trer à Gasal et Alexandrie. Ce soir, j'enverrai un « bataillon à Casai et je recommanderai à mes soldats « de se montrer le plus possible ; vous ferez répandre le « bruit qu'il y a 50,000 Français dans la place et ce a sera bien le diable si, après cela, les Autrichiens « passent outre laissant sur leur flanc une menace aussi « grosse. Il est cependant une condition indispensable « de succès : c'est le silence. » Le Roi me le promit. Je conclus alors par ces mots : « Malgré les ordres a formels de l'Empereur au lieu de garder mes troupes « au pied des Alpes, je les enverrai immédiatement o rejoindre les vôtres à Alexandrie; je prends tout sur « moi et j'en avertirai l'Empereur. »

« Cependant le Roi me proposa de visiter encore la position de la Stura, très rapprochée de Turin; j'y consentis volontiers, mais en insistant pour ne rien changer de notre décision.

« A peine rentré au palais de Turin, la première personne que je vois est le capitaine Corbin. Je l'appelle : « Mon capitaine, asseyez-vous là et écrivez sous « ma dictée. » Et je lui dis de prévenir à Suse le colonel de Senneville d'envoyer par le premier convoi un bataillon du 43e et une compagnie du génie à Gasal et de tenir prêtes toutes les troupes présentes pour les faire filer par chemin de fer sur Alexandrie. Puis j'adressai cette dépêche à l'Empereur : « J'ai vu le Roi et j'ai a passé six heures à visiter la position de la Dora. a Vous ne m'avez pas donné de chiffre, je ne puis

u vous envoyer mes impressions sans imprudence. » a Je souffrais d'un anthrax au côté depuis huit jours, ce qui m'obligeait à ne pas porter d'épée. J'étais éreinté ; aussi à peine la dépêche écrite je me couchai dans le lit que le Roi m'avait fait préparer dans une superbe chambre du palais et je m'endormis profondément.

« Je ronflais sans doute à poings fermés lorsque des coups répétés à ma porte me réveillèrent. « Ouvrez ! » criai-je en me frottant les yeux, et dans la porte je distingue un petit homme tenant une lampe à la main : il entre en levant la lumière pour chercher à s'orienter. Sa tête hirsute avec un toupet émerge d'un faux col chiffonné; il a des lunettes d'or. Serait-ce M. Thiers? « A qui ai-je l'honneur de parler? dis-je. — A M. de « Gavour, me répond mon nocturne visiteur. — Alors « permettez-moi de me lever pour recevoir plus con- « venablement le premier ministre de l'allié de mon « souverain. » Puis, après quelques secondes : « Catia lina est donc aux portes de Rome, pour que j'aie « l'honneur de votre visite, monsieur le comte? — « Il ne s'agit pas de plaisanter, la situation est grave. « Les Autrichiens ont passé le Tessin hier; la ville de « Turin peut être prise d'un moment à l'autre si vous « n'occupez pas les lignes de la Dora, et l'on me dit « que vous vous y refusez formellement. — Qui vous « a dit cela? — Le Roi. — Mais il m'avait promis de « ne parlera qui que ce soit de notre décision!... Eh « bien, monsieur le comte, sachez que je ne me refuse « pas à occuper les lignes de la Dora ; mais cette occu- « pation, loin d'être utile, serait néfaste et, si nous y « allions, les Autrichiens se rendraient infailliblement

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