‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 110 sur 255 · M. DE GAVOUR HABILE ACTEUR · texte numérisé non relu

M. DE GAVOUR HABILE ACTEUR

« maîtres de Turin et s'ils vous y trouvaient, comme « ils vous reprochent d'être l'instigateur de cette « guerre, ils pourraient peut-être vous faire un mau- « vais parti... Voyez-vous, monsieur le comte, laissez- « nous faire. Le Roi et moi nous sommes entièrement « d'accord; nous avons pris, pour sauver la capitale, « des mesures autrement efficaces que celles dont « vous parlez. Comptez sur nous. Nous ne sommes pas « venus ici pour perdre la Sardaigne. » Et là-dessus, je priai M. de Gavour de me laisser dormir.

« Cependant M. de Gavour revint trouver le Roi et insista tellement auprès de lui qu'il obtint la réunion d'un conseil de guerre pour le lendemain matin.

a Avant le jour, je reçus de l'Empereur une dépêche datée de trois heures du matin, en réponse à la mienne de la veille au soir : « Notre ambassadeur a un « chiffre. Servez-vous-en pour faire passer vos dépêches « au comte Walewski. » J'envoyai de suite chercher ce chiffre et avant l'ouverture du conseil j'écrivis à l'Empereur :

« J'emploie le chiffre des Affaires étrangères, mais « c'est long: hier j'ai vu en grand détail la Dora, posi- « tion abordable sur les deux tiers de son étendue de « 18 kilomètres et impossible à défendre avec 45,000 « hommes. Ce matin nous partons pour reconnaître « une position sur la Stura, beaucoup moins étendue. « Probablement l'ennemi attaquera le 4 et le 5 ; alors « j'aurai quatre divisions et demie d'infanterie et « trente-six pièces. Les Piémontais auront 22,000 hom- « mes. J'ai toujours grande insuffisance de car- « touches; Baraguay-d'Hilliers m'en annonce un envoi « de dix par homme. »

« A5 heures, nous étions réunis sous la présidence du Roi et, sur son invitation, j'exposai la situation et la décision prise en commun. M. de Gavour, qui donnait des marques d'impatience nerveuse depuis mes premiers mots, prit la parole aussitôt que j'eus fini, et avec une éloquence persuasive et entraînante se déclara très opposé à l'abandon de la Dora. Il se révoltait à la pensée de voir l'ennemi à Turin et ne pouvait admettre qu'une manœuvre de flanc pût offrir plus de chances de sauver la capitale qu'une défense directe. « Son discours auquel le général Niel répondit en quelques mots sensés amena le Roi à dire que dans la matinée même nous irions voir les lignes de la Stura près de Turin et que si elles étaient défendables, nous aviserions. Sur ce, il leva la séance pour nous emmener sur le cours de cette rivière. Notre examen fut de courte durée; la position était encore moins bonne que celle de la Dora. Il fallait donc s'en tenir à notre première décision ; c'est ce dont je prévins l'Empereur en ces termes : « La position de la Stura n'est pas plus tenable que celle a de la Dora. L'unique chance de défendre Turin est « de donner de l'inquiétude à l'ennemi sur son flanc « et ses derrières par la tête de pont de Gasal... Le Roi « considère ces dispositions comme les seules qui puisci sent sauver la capitale. » L'Empereur me répondit immédiatement : « J'approuve votre mouvement. ce Faites des retranchements. Tenez-vous toujours sur « la défensive et gardez vos communications avec les « Alpes. »

« A partir de ce moment, le Roi ne cessa jamais de me témoigner sa reconnaissance d'avoir pris sur moi d'agir en sens inverse des instructions de l'Empereur,

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