‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 113 sur 255 · LA GRAINE D'OIGNON · texte numérisé non relu

LA GRAINE D'OIGNON

taient pas de pleuvoir. Spectacle inoubliable que cette féerie dans le pays du soleil, des fleurs et de l'enthousiasme.

« Le soir, ceux de nos soldats qui restaient en ville se promenèrent bras dessus bras dessous avec des Turinois, chantant à tue-tête cette vieille chanson dont le refrain me vient à la mémoire :

Il nous faut de la graine d'oignon

Pour les canons

Du roi de Sardaigne, Il nous faut de la graine d'oignon

Pour les canons

Du roi de Piémont!

« J'espérais avoir, cet après-midi, quelques instants de repos pour me retirer dans la magnifique chambre que le Roi avait mise à ma disposition et où il y avait un buste en bronze de Brutus ou de quelque autre farouche personnage de l'antiquité ; je tenais à relire dans M. Thiers, dont j'avais fort heureusement emporté l'atlas et plusieurs volumes, les principales campagnes d'Italie. Mais je ne fus pas une minute tranquille. D'abord, on m'annonça le gigantesque prince de Garignan, qui se présenta en habit noir, cravate blanche et plaque de la Légion d'honneur; puis la comtesse Gaccia qui, après m'avoir quitté, me fit dire, par un de mes officiers, qu'un ami intime de M. de Cavour, qu'elle nomma, livrait tous nos secrets aux Autrichiens. Elle n'avait pas évidemment osé me faire directement cette confidence. Après, ce fut un Français, établi à Turin, qui m'avertit de l'organisation d'un complot contre la vie de l'Empereur, monté par le cardinal Antonellû

« Probablement, ces confidences m'avaient donné la migraine et, vers six heures, avant le dîner, je sortis et me promenai dans le jardin royal. J'étais avec le capitaine de Molènes, littérateur délicat et un peu mystique dont j'aimais la conversation. Nous marchions sur une allée bordée de tilleuls taillés aux ciseaux, et des bandes d'oiseaux voltigeaient, en gazouillant, dans leur épais feuillage. Nous arrivâmes devant un bassin circulaire de marbre, autour duquel étaient des platesbandes aux fleurs éclatantes, des statues et des grands vases sculptés également de marbre. Le soleil baissait; Molènes et moi, nous nous assîmes sur un banc, tout entiers à la jouissance du repos momentané que nous faisait goûter le spectacle de ce parterre à la française empourpré des reflets du soleil couchant. Nous étions loin de la guerre; mon esprit, imprégné de cette nature enchanteresse, se reportait à mes années d'enfance, et dans ma mémoire revint le passage du De Viris illustribus où Gineas exhorte Pyrrhus à la paix, et, m'adressant à de Molènes, je lui répétai ce dialogue appris, lorsque j'avais dix ans, au collège des chevaliers de Saint-Louis, à Senlis : et nous aussi nous nous demandions si cette guerre que nous commencions n'aurait pas dû être évitée !

« Quand il fut l'heure du dîner, le comte Nigra, ministre de la maison du Roi, me pria de présider lf table de mes officiers ; lui-même se mit en face de moi et veilla au service qui était vraiment royal.

« Mes officiers s'étaient établis dans un grand salon, garni de glaces sur lesquelles étaient accrochées des quantités de miniatures et dont le pourtour était orné d'une rangée de vases de bronze antique. Eux, comme

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