‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 115 sur 255 · LES AUTRICHIENS MARCHENT SUR TURIN · texte numérisé non relu

LES AUTRICHIENS MARCHENT SUR TURIN

pris un ver luisant pour un phare » , me dit le Roi.

« Le lendemain, je résumais ainsi mon opinion à l'Empereur : « La ligne des Autrichiens est trop longue « et trop mince pour admettre qu'ils veulent prendre a l'offensive. »

« Depuis notre entrée en campagne, à défaut des Autrichiens, nous avions à nous défendre contre les inondations. Le ciel s'était déclaré contre nous. Les fleuves se trouvaient démesurément grandis et les campagnes inondées. Nos troupes ne pouvaient plus camper et je dus les faire mettre à couvert chez les habitants. Les Alexandrins se serrèrent et accueillirent nos soldats sans plaintes et même avec une bonne volonté qui me toucha. »

Les locaux manquant naturellement, on en vint à loger les officiers de l'artillerie de la garde dans la synagogue ; ils couchaient dans la nef, séparés de l'autel par un grand voile. Un samedi soir, ils dormaient déjà lorsqu'ils furent réveillés par des chants : c'était l'office du Sabbat, et l'un d'eux, le lieutenant de Vaulgrenant, dit à ses camarades : « Vous ne savez pas ce que ça veut dire ce qu'ils chantent? — Tu sais donc l'hébreu, toi? — Oui; ça veut dire : 3 pour 100, 4 pour 100, 5 pour 100 et ainsi de suite, » continua-t-il en fredonnant dans le ton du chant liturgique.

Les Autrichiens, qui ne se montraient plus au sud, faisaient maintenant des démonstrations au nord du côté de la Dora-Baltea où il n'y avait plus personne. Ces feintes n'eurent guère d'autres résultats que de renouveler les craintes de M. de Gavour : « On ne peut laisser ainsi attaquer Turin » , écrit-il, le 5 mai, au général La Marmora. N'ayant pas de réponse, il télé-

graphie le lendemain au même général : « Si Ganrobert Qe veut pas agir, nous avons assez de forces pour nous tirer d'affaire tout seuls. Si les mesures que je propose ne sont pas adoptées, envoie-moi une dépêche pour que le gouvernement puisse se transporter à Gênes. Toute ma vie je déplorerai que le Roi, pouvant disposer de 70,000 hommes, n'ait rien fait pour sauver sa capitale. »

Ne recevant pas encore de réponse, et apprenant que les Autrichiens accentuent leur pointe, il se plaint encore au général La Marmora et, cette fois, ce n'est plus au maréchal Ganrobert qu'il en veut, mais à la « bizarrerie de son gracieux souverain qui lui cache tout ». Le 8 mai, ne recevant toujours rien, il donne Tordre de faire partir de Turin pour Gênes tous les équipages du Roi, ce qui effraie le peuple et il envoie plusieurs dépêches chiffrées au Roi et à l'Empereur. Le Roi s'emporte après « cet homme de talent qui perd la tête » , et il lui fait d'abord dire par le général Délia Rocca de se tenir tranquille et ensuite lui-même, malgré son dégoût de prendre une plume, lui écrit deux lettres coup sur coup.

D'abord le 8 mai : « Je suis plein de bonne volonté. Je travaille jour et nuit et fais ce que je puis, mais il y a beaucoup de difficultés. 1° Les Français nous aident faiblement, disant qu'ils ne sont pas organisés... 2° L'impossibilité d'avoir des nouvelles sûres de l'ennemi... Il pourrait arriver que je sois pris de flanc et que j'aie la retraite coupée; malgré cela j'aurai déjà fait quelque chose, parce que je crois que la fortune aide les audacieux : c'est de mon devoir de vous le dire aujourd'hui, ainsi que je vous l'ai déjà dit; mais vous

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