VICTOR-EMMANUEL & CAVOUR
n'en faites aucun cas : il y a des gens de cœur noble et généreux, imbus de vrais sentiments d'amour de la patrie, qui m'enlèvent la possibilité d'agir.
« Vos idées sont toujours opposées aux miennes qui pourtant sont toujours conformes à celles du maréchal Canrobert, un brave soldat qui m'aime bien. Aussi je me trouve quelquefois très dégoûté. Ces incertitudes perpétuelles d'avis opposés empêchent la marche régulière des choses... »
Le lendemain le Roi est encore plus net :
« Cher Comte,
« Avec la même franchise que vous mettez à m'écrire, je vous réponds. Sachez que votre lettre me déplaît. Sachez qu'il est ridicule de faire, de Turin, des projets et d'émettre des théories, pendant que nous, qui sommes sur les lieux, nous risquons notre peau pour faire notre devoir. Dans la guerre, il n'y a rien de certain sur les projets qui se font. Quelquefois, on change à midi ce que Ton a projeté le matin. Selon les mouvements de l'ennemi, il arrive souvent que ce qui paraît le plus certain l'est le moins. Mes projets sont toujours inspirés par cette théorie, et je me trouve d'accord avec les idées de Ganrobert et de Niel. Même le mouvement sur Acqui, que vous critiquez tant et avec des paroles que vous auriez pu supprimer, fut combiné avec Ganrobert qui vint sur les lieux. Il eût été des plus utiles si, ce que l'on croyait imminent, se fût réalisé ; cela ne se réalisa pas et à cause des Autrichiens...
«... Relativement à Turin, j'avais déjà fait toutes les hvpothèses et j'avais donné l'ordre à mes divisions m. 17
de se renforcer sur la position de Ponle-Stura, d'où je les aurais fait manœuvrer selon les nécessités... Donc, vous voyez que je ne suis pas si bête.
« Touchant ce que vous me dites, que je devais être entouré de génies qui m'empêchent de commettre des bêtises, il paraît que vous me croyez un grand âne dans mon métier. Si vous me parlez encore une fois de cette manière, vous verrez ce que je ferai. Je renverrai tous ceux qui m'entourent et j'en prendrai de moins capables encore, pour faire voir que je sais faire mon métier sans tant de conseillers. Si j'ai pris ceux que j'ai, c'est que je n'en ai pas besoin d'autres, et c'est pour cela que La Marmora, que je respecte d'ailleurs, m'embrouille.
« Mais je ne veux pas faire de polémiques ; je ferai mon devoir, du mieux que je pourrai. Si cela va bien, je veux que le mérite m'en revienne; si ça va mal, de même. Gomme cela, cher comte, vous aurez les nouvelles, mais je n'écrirai plus.
■ Votre très affectionné,
a Victor-Emmanuel. »
C'était un corps d'armée autrichien qui marchait sur Turin et il était parvenu près de la Dora. Le Roi appelle le maréchal Ganrobert et le général Niel; il tient conseil avec eux sur la tour. Le général Niel parle d'abord de se retirer pour couvrir Suse d'où viennent toutes les ressources. Le maréchal Ganrobert est d'avis de faire une démonstration sur le flanc des Autrichiens. Tandis que l'on discute, le Roi, qui est entre le maréchal Ganrobert et le général Niel, lève la jambe et pose le pied sur le parapet de la plate-forme ; puis, donnant un coup de coude à chacun de ses interlocuteurs et se tapant
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fortement la cuisse avec sa large main calleuse : ce Hein?... tâtez-moi ça, est-ce de l'acier?... » Le maréchal et le général s'arrêtent étonnés, ne sachant quoi dire; puis, après un instant de silence, ils reprennent la discussion qui aboutit à décider un mouvement de toute l'armée vers le nord. Il s'exécuta dans la nuit du 10 au 11 dans un désordre complet et sous un véritable déluge ; au matin on le reconnut inutile. Les Autrichiens, pris de crainte pour leur aile opposée — celle du sud — rebroussaient chemin.
Déjà la veille, 9 mai, l'attaché militaire prussien en mission auprès de l'état-major autrichien, le comte de Redern, télégraphiait à M. de Moltke :
« Des espions et des rapports annoncent que 40,000 Français sont partis de Turin à Alexandrie où toute l'armée alliée est réunie pour se mettre en marche sur Plaisance. » Ce renseignement, confirmé par le général Gablenz, qui était devant Gasal et savait la concentration des armées française et sarde dans cette place et à Alexandrie, décidait le général Giulay à arrêter sa marche. C'était la décision du maréchal Canrobert, prise d'accord avec le Roi et contradictoirement aux ordres de l'Empereur, qui portait ses fruits.
Les troupes débarquées à Gênes en sont encore à se constituer. Le 30 avril, le commandant Hartung a remis au maréchal Baraguay-d'Hilliers, de la part de l'Empereur, des instructions écrites par le maréchal Randon, alors major général. Il lui était ordonné, comme au maréchal Canrobert, de rester sur une défensive absolue; mais le major général ajoutait cette recommandation : « Je vous demande de me faire savoir vos vues sur la défensive et sur l'offensive, afin
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que votre opinion pèse un grand poids dans les dispositions de l'Empereur. »
On ignore si le maréchal répondit; mais il reçut, le 1er mai, cette dépêche :
n L'Empereur, au maréchal Baraguay-d Hilliers, 1er mai, midi 55. — Tenez-moi au courant de vos mouvements sans entrer dans des détails à cause de la publicité ; mais n'oubliez pas mes instructions de rester sur la défensive absolue. Napoléon. »
Le début de la campagne dans le défilé des Apennins n'a pas été brillant sous les averses épouvantables qui ne cessent pas. Le soleil, heureusement, ranime bientôt les cœurs et l'on se rappelle dans toute l'armée, comme un gage de victoires futures, les noms de Montebello, Lodi, Gastiglione, Marengo, Arcole, Rivoli et par-dessus tout celui de Bonaparte. Ce souvenir de Bonaparte et de l'immortelle campagne de 1796 hante aussi l'esprit des Autrichiens. Par moments, le comte Giulay, leur général en chef, se croit être Beaulieu, Alvinzi ou Mêlas aux prises avec Napoléon. C'est sur If même champ de bataille et contre un Napoléonide qu'il aura à lutter. Il y a là, en effet, de quoi le troubler.
Le 9 avril, alors qu'on était à la paix à Paris, il a reçu de Vienne des instructions secrètes de l'empereur François-Joseph. « Si la Sardaigne, lui était-il dit, ne désarme pas, on lui enverra, vers la fin du mois, une sommation par les soins de deux de vos officiers. Vous attendrez leur retour, vous prendrez connaissance de la réponse à son passage et, si elle n'est pas absolument satisfaisante, vous passerez sur l'heure même la frontière et vous détruirez J armée sarde avant l'arrivée des